Par : Fleury LJ
Publié : 17 août 2013

Les métiers

Les méties

Jean-Marie Moine

Paru dans Arc Hebdo, 14 août 2013

Les méties

Encoé âdjd’heû, i seus quâsi chur que dains les v’laidges di Jura, tiaind qu’ an djâse des dgens d’ ènne faimille, an dit « tchie ç’tu-ci, tchie ç’tu-li… ». Ç’ ât s’vent des noms d’ tieulèes : tchie l’bianc, tchie l’ bieû. D’ âtres côps, ç’ ât des noms de dgens ; tchie l’ Djôsèt, tchie l’ grôs Djustïn. È Mont’gnez, an trove brâment d’ noms d’ méties : tchie lai coudri, tchie l’ boér’lie, tchie l’ grôs peultie, etc. I r’mèchie mon grant-pére d’ m’ aivoi aippris tot çoli en patois. È
saivait meinme qu’an diait tchie l’ balandié pochque ç’ était li qu’ an f’sait des teurmés !

I n’ sais p’ ch’ è y é des dgens dains d’ âtres v’laidges que poétchant ci nom. Mon Dûe qu’ i seus t’ aivu des côps tchie l’ balandié, tiaind qu’ i étôs afaint po faire mes révoûes. È ne d’moére pus ran d’ l’ ait’lie dains l’ qué qu’ è traivaiyait. Les pus véyes di v’laidge se seûv’néchant chur’ment de ç’te p’téte mâj’natte drèt vés lai vie di Coénat, côte lai tiure, pe
craibïn âchi d’nôs p’téts pot’gnats pieins d’ tïnchâ bïn ailaingnies chus lai tâlatte d’ aippûesse di d’feû d’ lai f’nétre. Peûnis l’afaints, nôs s’ sietïns dains ïn câre poi-d’tchus des lavons po faire nôs révoûes.

Entre doûes laingnes, nôs raivoétïns les utis di balandié, c’ ment qu’ è s’ en siejait, aidé en djâsaint. Tiaind qu’ è nôs diait qu’ ses afaints en lu n’ étïnt dj’mais peûni, nôs n’ yi réponjïns ran, mains nôs saivïns qu’ ès f’sïnt yôs révoûes âtre paît !

L’ balandié coégnéchait sïmpyement mains défïnmeu l’ évoingne de son métie. I l’ vois encoé, tiaind qu’ è traiçait chus des piaintches lai frame di d’vaint obïn di tiu di teurmé. È conchtrujait ènne éyipche (ç’ n’ était p’ ïn rond) daivo doux çhôs pe ènne fichèlle.

Tiaind qu’ è fsait ses cartiuls, è nôs d’maindait ch’ nôs coégnéchïns l’ nïmbre pi. Nôs réchitïns : trâs, raitatte, yun, quaitre, yun, cïntçhe, nûef,… en s’ musaint en lai p’téte phrase qu’ le régent nôs aivait djâsè - Qu’ i ïmme è faire échtudyie …- È bïn, qu’ è r’pregnait, l’ nïmbre qu’ nôs aippregnait note maître d’ aipprentéchaidge ât moiyou qu’ le vôte : c’ était vinte-dous sèptiemes. Poquoi, qu’ èl aigongeait, pochque dj’mais yun d’ mes teurmés n’ é couè !

I n’ rébie p’ non pus c’ment qu’ le balandié était dgenti. È botait d’ ènne sen les doiles que
n’ conv’gnïnt p’. È poichait dous p’tchus dains lai traintche, vés l’ moitan. Nôs n’ aivïns pu ran qu’ è péssaie doûes fichèlles dains ces p’tchus po s’ aittaitchie ces doiles és pies. Les quéques djoués qu’ è y aivait d’ lai noi, nôs s’ craiyïns, en tyissaint aivâ nôs crâtats
d’ Mont’gnez, chus les pus chéyébres pichtes di monde qu’ an djâsait dains lai feuye.

J-M. Moine

Les métiers

Encore aujourd’hui, je suis presque certain que dans les villages du Jura, quand on parle des gens d’une famille, on dit « chez celui-ci, chez celle-là… ». Ce sont souvent des noms de couleurs : chez le blanc, chez le bleu. D’autres fois, ce sont des noms de personnes : chez le Joseph, chez le gros Justin.

A Montignez, on trouve de nombreux noms de métiers : chez la couturière, chez le bourrelier, chez le gros tailleur, etc. Je remercie mon grand-père de m’avoir appris tout cela en patois. Il savait même qu’on disait chez le « balandier » parce que c’était là qu’on faisait des tonneaux à purin. Je ne sais pas s’il y a des gens, dans d’autres villages, qui portent ce nom. Mon Dieu que je suis allé souvent chez le « balandier », quand j’étais enfant pour faire mes punitions. Il ne reste rien de l’atelier dans lequel il travaillait.

Les plus âgés du village se souviennent certainement de cette petite maisonnette tout près de la rue du « Coénat », à côté de la cure, et peut-être aussi, de nos petits pots pleins d’encre, alignés sur la tablette d’appui extérieure de la fenêtre.

Enfants punis, nous nous asseyions dans un coin, par-dessus des planches pour faire nos punitions. Entre deux lignes, nous regardions les outils du « balandier », comment il les utilisait, toujours en parlant. Quand il nous disait que ses propres enfants n’étaient jamais punis, nous ne lui répondions rien, mais nous savions qu’ils faisaient leurs punitions ailleurs !

Le « balandier » connaissait simplement mais très bien l’art de son métier. Je le vois encore quand il traçait sur des planches, la forme du devant ou du « cul » du tonneau à purin. Il construisait une ellipse (ce n’était pas un cercle) avec deux clous et une ficelle.

Quand il faisait ses calculs, il nous demandait si nous connaissions le nombre pi. Nous récitions : trois, virgule, un, quatre, un, cinq, neuf… en pensant à la petite phrase dont l’instituteur nous avait parlé - Que j’aime à faire apprendre…- Eh bien, reprenait-il, le nombre que nous apprenait notre maître d’application est meilleur que le vôtre : c’était vingt-deux septièmes. Pourquoi, poursuivait-il, parce que jamais un de mes tonneaux à purin n’a coulé !

Je n’oublie pas non plus comment le « balandier » était gentil. Il mettait de côté les douves qui ne convenaient pas. Il perçait deux trous dans la tranche, vers le milieu. Nous n’avions plus qu’à passer deux ficelles dans ces trous pour nous attacher ces douves aux pieds. Les quelques jours où il y avait de la neige, nous nous croyions, en glissant en bas des petits crêts de Montignez, sur les plus célèbres pistes du monde dont on parlait dans le journal.

J-M. Moine