Publié : 9 novembre 2018

Il en a pris pour son grade

Bïn r’baquè

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 9 novembre 2018

Bïn r’baquè

Le p’tèt était douè. Èl é fait l’école normale de Poérreintru, poéche que les étiudes étïnt quasi gratis èt qu’ les poirents n’aivïnt p’ les moiyïns. Èl é raiccoédgè quéques annèes po botaie des sôs d’ènne sens, peus èl é porcheuyè ses étiudes. Èl ât montè, èl ât dev’ni dottoè en âtçhe, i n’ sais p’ bïn quoi, pe méd’cïn, mais dottoè tot d’ meinme. D’vaint lu, an soy’vait sai cape. Çoli yi était montè en lai téte.

Èl aivait mairiè ènne djûene baîchatte di v’laidge laivoù qu’élle était régent, ènne saqueurdie d’ bèlle fanne, mais tote sïmpye. Èlle traivaiyait en l’ujine. Èlle aivait cheuyè l’écôle di v’laidge, c’était tot. Èlle n’aivait p’ le nivé d’ son hanne. « Coidge-te ! Tiaind qu’ te djâises, te m’ fais vergoingne. » Les raires côps qu’è l“enm”nait d’aivô lu, èlle se contentait d’ çhôrire èt ne dyait piepe ïn mot, taint qu’èlle aivait pavou d’ dire des bétijes èt d’ se faire è gremoénaie poi son mairi.

Ïn djoué, çtu-ci yi dit :

—  Cment qu’ l’ bon Dûe é poéyu t’ faire en lai fois ataint bèlle èt ataint béteusse ?

—  Léche-me t’échpyiquaie. Dûe m’é fait prou bèlle po t’aitçhemeudre, èt prou béteusse po t’ voidgeaie.

Ci bagonçhè ât aivu bïn r’baquè.

Note

béteusse, stupide

aitçhemeudre, attirer

bagonchè, vaniteux (bat, crapaud ; gonçhè, enflé, gonflé, comme la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf)

r’baquaie, rabrouer ; ici : remettre en place


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Il en a pris pour son grade

Le petit était doué. Il a suivi l’école normale de Porrentruy parce que les études étaient pour ainsi dire gratuites et que ses parents étaient de condition modeste. Il a enseigné quelques années pour réaliser des économies qui lui ont permis de poursuivre des études. Il a grimpé dans l’échelle sociale. Il a décroché un titre prestigieux, docteur en quelque chose, je ne sais pas trop en quoi, pas médecin, mais docteur tout de même. Devant lui, on soulevait son chapeau. Il en était bouffi d’orgueil.

Il épousa une jeune fille du village où il avait débuté sa carrière, une femme toute simple, mais d’une rare beauté. Elle travaillait à l’usine. Elle n’avait suivi que l’école primaire du village et son professeur de mari ne manquait pas de lui rappeler qu’elle n’avait pas son niveau. « Tais-toi ! Quand tu parles, tu me fais honte. » Les rares fois qu’elle l’accompagnait, elle se contentait de sourire et ne prononçait pas un mot, tant elle craignait de dire une bêtise et de se faire rabrouer par son mari.

Un jour, il lui dit :

—  Comment le bon Dieu a-t-il pu te faire à la fois aussi belle et aussi bécasse ?

—  Laisse-moi t’expliquer : Dieu m’a faite assez belle pour t’attirer, et assez stupide pour te garder.

Cet vaniteux en a pris pour son grade.