Publié : 23 février 2018

Les trois chevreaux

Les trâs tchevris

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 23 février 2018

Les trâs tchevris

Le Lourent était ïn poûere hanne, bïn en lai boénne, sains métchaincetè ne mailice. Sai fanne, lai véye Gréde, était encoé moins futèe. Èls aivïnt ènne bèlle tchievre-motte qu’yôs bèyait ci frâs laissé qu’ès maindgïnt aivôs yos pommattes. Voici qu’ènne annèe, lai bique yôs fait trâs tchevris. Grôsse sôrprige dains ci ménaidge. An n’aivait djemais dïnche vu âtye. Mains c’était aichebïn ïn grôs l’embairrais po lai Grède. Que faire de ces trâs tchevris ? Vou pâre prou de laissé po les entreteni djunqu’ès s’rïnt en état d’étre botchoyies ? Ès n’aivïnt p’ de prou grôs câquelon po les reuti ensoènne. Ès peus, èls étïnt chi bés, chi dgentis, que ce serait aivu grand dannaidge de les tyuaie.
L’hanne èt lai fanne décidennent d’ïn commun aiccoue que le Lourent les poétch’rait le lend’main â mairtchie dains ïn sait è Poérreintru. Dïnche feut fait. È botte ses cabris dains ïn sait bé neu, le tchairdge chu ses épales èt s’en vai en lai vèlle.

Airrivè chu l’ mairtchie, lai premiere coégnéchaince qu’è rencontré, ce feut le Tôni de Daimphreux, ïn bon véye aimi di Lourent.

—  Hé, bondjoué, Tôni !

—  Bondjoué, Lourent. Qu’ât-ce que t’aippoétches â mairtchie ?

—  Eh bïn, se te peus devisaie cobïn qu’è y é de tchevris dains mon sait, i te les bèye les trâs.

—  Paidé, trâs.

Not’ brave Lourent tot ébâbi s’écrié :

—  Tiu diaile que t’ l’é dit ?

D’après Antoine Biétrix (1817-1904)


Ecouter la chronique lue par Bernard Chapuis

info document -  MP3 - 1.9 Mo

Les trois chevreaux

Laurent était un pauvre homme, un peu demeuré, sans méchanceté ni malice. Sa femme, la vieille Marguerite, était encore moins futée. Ils avaient une belle chèvre qui leur donnait ce lait frais qu’ils mangeaient avec leurs pommes de terre. Voici qu’une année, la bique leur fait trois chevreaux. Grande surprise dans ce ménage. On n’avait jamais vu quelque chose comme ça. Mais c’était aussi un gros souci pour Marguerite. Que faire de ces trois chevreaux ? Où trouver assez de lait pour les entretenir jusqu’au moment de les bouchoyer ? Ils n’avaient pas de chaudron assez grand pour les rôtir les trois ensemble. Et puis, ils étaient si beaux, si gentils, que c’eût été dommage de les tuer.

L’homme et la femme décidèrent d’un commun accord de les vendre au marché. Laurent les y porterait le lendemain dans un sac à Porrentruy. Ainsi fut fait. Il met ses cabris dans un sac tout neuf, le charge sur ses épaules et se rend à la ville.

Arrivé au marché, la première connaissance qu’il rencontra fut Antoine, son vieil ami de Damphreux.

—  Tiens, bonjour, Antoine !

—  Bonjour, Laurent. Qu’est-ce que tu apportes au marché ?

—  Eh bien, si tu peux deviner combien il y a de chevreaux dans mon sac, je te les donne les trois.

—  Pardi, trois.

Notre brave Laurent tout étonné de s’écrier :

—  Qui diable te l’a dit ?

D’après Antoine Biétrix (1817-1904)


La chronique patoise du QJ en direct :