Publié : 15 juillet 2016

Le taureau insensible

Le toéré insensibye

Bernard Chapuis

Paru dans le Quotidien Jurassien du 15 juillet 2016

Le toéré insensibye

È péssè cïnquante ans, le Piera avait touedge ènne épâsse tchoupe grije d’aivô quéques biancs pois. C’était lai tchoupe d’ïn djûene hanne. Èl en était fie. Ci véye bé que piaijaît encoé és fannes, an l’aipplait Le Breuchon.

È présenté sai Meusatte â toéré, ènne chéduainne vaitche que n’en était p’ en son premie vé. Le Breuchon s’aittendait â ç’ que le toéré yi sâte dechus. Mains piepe ïn éyan, piepe ïn beûye. Le toéré révijait d’lai sens d’ lai paitûre laivou que crâchaît ènne peûtéchainte hierbe. Véjibyement, ç’ n’était p’ son djoué. Ci maitïn-li, èl eurfujait tot service.

Le Breuchon eut bé l’ pâre en lai boénne : « Ïn p’tèt effoûe, mon grôs Riquet. Aiprés, nôs t’ léchans paiturie. » Èl eut bé l’ pâre en lai rude : « Crevure, i t’ veus fotre mon pie â tiu po t’aippare ! » Ran è faire, le toéré était pus ïntéressè poi lai târe hierbe que poi ènne vaitche, chi bèlle qu’èlle feuche.

Mon Breuchon é d’maindè conseil â vétrinaire. Çtu-ci cognéchait çte soûetche de chituâchion.
- Vot’ toéré n’ât p’ malaite, qu’è yi dit. Dains son cas, è vôs seuffit d’ pâre l’échevoingne èt peus l’ éch’voingnaie bïn foûe entre les écoûenes.

Pus taîd, lai vâdyèye é v’lu qu’ le Breuchon croûje le vétrinaire.
- Le côp d’ l’échevoingne, çoli é mairtchi ?
En yûe d’ répondre, le Breuchon soyeve sai cape. È n’aivait pus ïn poi ch’ lai tête.


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Le taureau insensible

A passé cinquante ans, Pierre avait toujours une épaisse chevelure grise avec quelques cheveux blancs. C’était la tignasse d’un jeune homme. Il en était fier. Ce vieux célibataire plaisait encore aux femmes, on le surnommait Le Breuchon.

Il présenta sa Meusatte au taureau, une vache séduisante qui n’en était pas à son premier veau. Le Breuchon s’attendait à ce que le taureau lui saute dessus. Mais aucun élan, même pas un regard. Le taureau lorgnait du côté du pâturage où croissait une herbe appétissante. Visiblement, ce n’était pas son jour. Ce matin-là, il refusait tout service.

Le Breuchon eut beau le prendre à la bonne :« Un petit effort, mon gros Riquet. Après, nous te laisserons brouter. » Il eut beau le prendre à la rude : « Crevure, je vais te flanquer mon pied au cul, ça t’apprendra ! » Rien à faire, le taureau était plus intéressé par l’herbe tendre que par une vache, si belle fût-elle.

Breuchon demanda conseil au vétérinaire. Celui-ci connaissait ce genre de situation.

—  Votre taureau n’est pas malade, lui dit-il. Dans son cas, il vous suffit de prendre l’étrille et de le frotter vigoureusement entre les cornes.

Le hasard a voulu que le Breuchon croise plus tard le vétérinaire.

—  Le coup de l’étrille, ça a marché ?

Au lieu de répondre, le Breuchon soulève sa casquette. Il n’avait plus un poil sur la tête.


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