Publié : 18 novembre

Son dernier canon

Sai driere roquéye

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 18 novembre 2022

Sai driere roquéye

L’Auguchte, poétchou d’ lattres en r’traite, allait tchéque djoué boire sai roquéye de vïn tchie l’ Bidaine d’ l’âtre sens d’ lai frontiere. « Ç’ât di bon, què dyait, èt peus è n’ât p’ tchie. »
- Te n’ dairôs pus y allaie tot seul, yi dyait l’Henri, son fé, poétchou d’ lattres, cment lu. Nôs sons aidé en tieusain. S’è t’airrivait âtye …
- Qu’ât-ce te veus qu’è m’airriveuche ?
- T’és dj’ai aivu ènne aittaque.
- Ç’ât d’ tai fâte Te m’és mis en graingne le djoué laivoû qu’ t’és tirie aivâ not ’t chari po conchtrure ton gairaidge.
- Ç’ n’ât p’ rétchâle, è ton aidge.
- I aî fait lai touénèe d’ lai tieumeune quairante ans po poétchaie le courrie. È pie ! I n’aivôs meinme pe d’ véyo. Ç’ n’ât p’ cment toi que dichtribues lai pochte en dyïmbarde. Èt peus te voérrais qu’i m’ râteuche de mairtchi èt qu’i pésseuche mes djouénèes ch’ le banc è ravoétaie les aillombrattes ? S’i m’ râte, i seus fotu.

Ïn soi d’ novembre, l’Henri bricolait atoé d’ lai mâjon, tiaind qu’ïn boûebe en véyo l’aipp’lé :
- Poidgeon, vôs n’ serïns p’ le poétchou d’ lattres, le fé d’ l’Auguchte.

L’Henri vïnt bièvat, èl aivait compris.
- I airrive tot comptant. È râtait sai dyïmbarde d’vaint l’âberdge. Le paitron l’aittendait.
- Mon poûere Henri. Ton pére y ât péssè.
Ès l’aint ’ïnchtallè taint bïn qu’ mâ dains lai dyïmbarde.

L’Henri é ralenti d’vaint lai dvane. Le gablou yi é fait le salut :
- Ci côp, èl é son compte. È n’é meinme pe poéyu rentraie tot seul.

Notes
Roquéye, roquille, ancienne mesure valant environ un huitième de litre.
ïn boûebelé, un adolescent


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Son dernier canon

Auguste, facteur retraité, allait chaque jour boire son canon de rouge chez Bidaine en France voisine. « C’est du bon, disait-il, et il n’est pas cher. »
- Tu ne devrais plus y aller seul, lui disait son fils Henri, facteur comme lui. Nous sommes toujours en souci. S’il t’arrivait quelque chose …
- Qu’est-ce que tu veux qu’il m’arrive ?
- Tu as déjà eu une attaque.
- C’est de ta faute. Tu m’as mis en colère le jour où tu as démoli notre bûcher pour construire ton garage.
- Ce n’est pas prudent, à ton âge.
- J’ai fait la tournée de la commune durant quarante ans pour distribuer le courrier. Et à pied ! Je n’avais même pas de vélo. Ce n’est pas comme toi qui fais le même travail en voiture. Et tu voudrais que je passe mes journées sur le banc à regarder les hirondelles ? Si je m’arrête, je suis fichu.

Un soir de novembre, Henri bricolait autour de la maison un garçon à vélo l’appela :
- Pardon, vous ne seriez pas le facteur, le fils d’Auguste. Henri pâlit, il avait compris.
- J’arrive tout de suite.

Il gara sa voiture devant l’auberge. Le patron l’attendait.
- Pauvre Henri. Ton père a trépassé.
Ils l’ont installé tant bien que mal dans la voiture.
Henri ralentit au passage de la douane. Le douanier lui fit le salut :
- Cette fois, il a son compte. Il n’a même pas pu rentrer tout seul.

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