Publié : 4 novembre

Comment je fus engagé

Cment qu’i feus engaidgie

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 4 novembre 2022

Cment qu’i feus engaidgie

Extrait de "Vie de Samuel Belet", de C.-F. Ramuz (1878-1947)

Chire David m’ dyé : « I vïns de djâsaie d’avô ton onçha ; aidonc i t’aî envie tçheri po qu’ nôs f’seuchïns coégnéchaince. I te bèy’raî po aicmencie tyïnze francs poi mois

È tyiré ïn carnèt d’ènne des cases de son poulpitre.
- C’ment qu’ te t’aippeles ?
I yi dis mon nom, mes p’tèts noms èt peus l’annèe qu’i seus tchoé â monde ; è graiy’né tot çoli dains ïn carnèt, d’aivô âchi le djouè de mon entrèe en lai fèrme, satché l’encre d’aivô ïn void poussat, peus, croûjaint ses mains d’vaint lu : « I n’aî p’ fâte de te dire que te t’ condurés bïn. Ton onçhâ m’è aichurie qu’ t’étôs ïn bon l’ôvrie, ç’ât ç’ qu’an v’lans voûere. Dains tos les cas, t’és l’air robuchte po ton aidge. S’i seus content d’ toi, i veus voûere è t’augmentaie. »

È s’ coidgé ; èt i allôs paitchi tyaind qu’è m’ raipp’lé d’ïn mot : « Qu’ât-ce que te f’sais ci en d’vaint ?
- È m’aivïnt envie aidie Ulysse è soûetchi l’ femie.
- Ât-ce que te peus dj’ boussaie lai boy’vatte ?
- È m’sanne bïn qu’i poérrôs, mains i n’aî p’encoé épreuvè.
- È t’ fâdré épreuvaie.
Ç’ât dïnche qu’i seus entrè po tot d’ bon en lai fèrme.


Ecouter la chronique lue par Bernard Chapuis

Comment je fus engagé

Extrait de « Vie de Samuel Belet », de C.-F. Ramuz (1878-1947)

M. David m’y attendait. Il me dit :
— Je viens de parler à ton oncle ; alors je t’ai envoyé chercher pour que nous fassions connaissance. Je te donnerai pour commencer quinze francs par mois.

Il me parut avoir encore plus mauvaise mine que la veille, jaune, les traits tirés, l’air de quelqu’un qui n’a pas dormi. Il tira un carnet d’une des cases de son pupitre :
— Comment t’appelles-tu ?

Je lui dis mon nom, mes prénoms et l’année où j’étais né ; il inscrivit le tout sur son carnet, avec aussi le jour de mon entrée à la ferme, sécha l’encre avec une poudre verte, puis, croisant ses mains devant lui :
— Je n’ai pas besoin de te dire que tu te conduiras bien. Ton oncle m’a assuré que tu étais bon travailleur, c’est ce qu’on verra. En tout cas, tu as l’air robuste pour ton âge.
(Il me regardait de la tête aux pieds.) Tant mieux, tant mieux… si je suis content de toi, je verrai à t’augmenter. Il se tut ; et j’allais sortir quand il me rappela d’un mot :
— Qu’est-ce que tu faisais tout à l’heure ?
— Ils m’avaient envoyé aider Ulysse à sortir le fumier.
— Peux-tu déjà pousser la brouette ?
— Il me semble bien que je pourrais, mais je n’ai pas encore essayé.
— Il te faudra essayer.

C’est ainsi que j’entrai tout à fait à la ferme.

Les chroniques patoises de Bernard Chapuis en 2022

Toutes les chroniques patoises de Bernard Chapuis