Par : Fleury LJ
Publié : 7 septembre 2013

Les côs, les foins

Lucie Grun et Marie-Louise Gasparoli à Fréquence Jura

Les activités de la campagne donnent lieu à de savoureuses anecdotes.
Le patois traduit bien ces instants de vie quotidienne.

Fréquence Jura a diffusé de nombreuses émissions en patois.

Voici une histoire qui se déroule dans la période des foins.

Les côs, les foins

par Lucie Grun et Marie-Louise Gasparoli

RFJ Les côs, les foins L Grun, ML Gasparoli
RFJ Les côs, les foins L Grun, ML Gasparoli -  MP3 - 8.3 Mo
RFJ Les côs, les foins L Grun, ML Gasparoli

La transcription en français

Les côs, les foins

Texte de Lucie Grün, vallée de Delémont

Bien le bonsoir à tous les gens qui écoutent Fréquence Jura. C’est notre dernier bonsoir de la saison. Mais oui Marie Louise, nous avons aussi des vacances ! C’est la mode , nous avons la chance d’avoir des patoisants pour nous donner des vacances. Sans eux nous n’en aurions jamais. Il n’y a que les paysans qui n’en ont pas. Ils sont en pleine fenaison : quelques jours de beau temps et tout est réduit ! Avec leurs machines, ils fauchent, ils ramassent, ils chargent sans donner un coup de fourche !

Tu t’en souviens, Lucie, comme ils fanaient dans le temps ?

Oui je m’en souviens ! Il fallait, pour commencer, préparer les outils les fourches, les râteaux qui n’avaient plus que la moitié des dents et puis les faux, si tu avais une bonne faux (ou faulx), tu étais bon.

Pour avoir une femme, non, pas une femme, mais une bonne faux qui coupe bien, il fallait la marteler sur une petite enclume prévue à cet effet.

Le paysan s’asseyait sur une grosse pierre qui avait un trou pour l’enclume. Alors il tapait sur le tranchant de la faux des petits coups secs. Cela durait une bonne demi-heure selon comment la faux était abîmée. Cette sérénade s’entendait dans tous le village. Le soir, tu n’entendais rien d’autre.

Le lendemain les faucheurs partaient à trois heures du matin, la faux sur l’épaule. Il ne fallait pas oublier le coffin et la pierre à aiguiser. Le coffin c’était ce petit pot qu’ils accrochaient à la martingale des pantalons. Ils s’arrêtaient lorsque la faux ne coupait plus pour l’aiguiser.

Ils profitaient de cette petite pose pour cracher. Tu sais, ils chiquaient et pour se donner du courage, ils se crachaient dans les mains.

Vers les sept on allait porter le déjeuner. Pour le déjeuner, un bon bidon de café, du pain du fromage. Ah ce que c’était bon dans ces gros bols ! Après s’être bien ravigoté, il fallait finir de faucher. Et puis ceux qui avaient apporté le déjeuner devaient amasser* cela veut dire étendre les andains* derrière les faucheurs.
S’il faisait chaud, l’après-midi, on allait retourner le foin. Si le temps n’était pas sur le soir on faisait des andains et des tas.

Le jour d’après on étendait ces tas et lorsque le foin était sec on le ramassait.

Maintenant ce n’était pas le tout il fallait charger. Un donnait en haut l’autre était sur le char. Pour bien charger il fallait faire des beaux coins, sans cela tout tombait par terre et il fallait tout recommencer. Les chars renversés cela arrivait toujours lorsque la pluie était à la côte à force de se dépêcher. Un bon coup de tonnerre voilà qu’on courait !

Les mouches étaient méchantes, les taons piquaient c’était signe de pluie. Pour éloigner les taons un enfant les chassait avec une grosse branche. Il s’occupait aussi du bidon de la fumée.

Le dernier coup de main c’était de faire le tour du char avec un râteau pour le bien peigner, puis mettre la perche avec une grande corde bien serré avec les attelles*.

Pour finir on traînait le gros râteau* ainsi le coin était bien propre.

Pour rentrer le foin, les paysans avaient des chevaux. Des uns n’avaient qu’une vache à mettre au collier. Ah, il y avait ceux qui n’avaientt ni cheval ni vache, parce que tu sais, notre vache, nous n’avons jamais pu lui mettre un collier ! Lorsqu’elle voyait le collier elle secouait la tête et se sauvait bien loin ! Nous poussions le char à bras. Une fois où l’autre, un de ces gros paysans avait pitié de nous. Il venait atteler son cheval pour rentrer notre char.

Une fois engrangé, on déchargeait. Les bonnes années on ne savait plus où mettre tout ce foin. Celui qui était sur le solier devait serrer le foin jusque sous les tuiles. Pour finir il n’avait plus de place pour se retourner. Il se tapait la tête sous les tuiles et jurait les « Nom de ma vie » pour ne pas dire plus.

Et bien cela voulait dire se donner de la peine. Mais ce n’est rien, c’était encore un beau temps.

Et bien moi, je me souviens que lorsqu’ils avaient fini de faner, au dernier char, ils mettaient un bouquet en haut de l’échelette. Ainsi tout le village savait que c’étaient les beignets ! Pour rentrer, tout le monde était sur le dernier char : le grand-père, la grand-mère et surtout les enfants qui youtsaient de joie.

C’étaient les gros paysans qui fêtaient les beignets, Ces petits pauvres bougres qui n’avaient rien que les râtelures avaient vite fini !

Il y en avait un qui guettait tout le temps les derniers jours pour donner un coup de main. C’était un grand paresseux. Lui, il aimait mieux les jours de pluie. Après un après midi où il avait un peu aidé, le soir, en partant, il demandait :

- Demain, s’il ne pleut pas et que le soleil luit, faut-il venir ?

J’aimais bien les jours des beignets. On chantait, on mangeait bien, on buvait bien, on n’avait jamais soif !

Quand tu parles d’avoir soif, il me vient quelque chose à l’idée. Il y avait au village trois vieux garçons. Pour faner, ils allaient toujours chercher une petite bonbonne de goutte. Ils commençaient de faner au coin le plus éloigné, c’était le champ de la côte. Un beau matin les voilà partis, la faux sur l’épaule avec le cabas de pain de fromage et la petite chopine* de goutte, bien entendu. Arrivé sur le coin, ils s’asseyaient pour resouffler.

Emile dit à Désiré :

- Donne-moi une petite goutte avant de commencer ! Ils en buvèrent, une, deux, trois.

- Oh verse moi encore un petit verre c’est la dernière.

Cela ne fut pas la dernière. Pour finir, ils ne savaient plus compter ! En tout cas il n’en restait guerre dans la bonbonne ils devaient être beaux.

Ce n’était plus le moment de faucher. Ils n’ont pas eu besoin de pilules pour dormir : ils se sont couchés, ont ronflé, si bien que quand la Josephine est arrivée pour amasser, les trois faucheurs dormaient encore. On n’a jamais su quel jour ils ont pu rentrer leur foin !

Andain : "Espace de pré qu’un faucheur, à chaque enjambée, à chaque pas qu’il fait peut faucher en long et en large, ce même espace fauché dans toute la longueur d’un pré, en allant du bout d’un pré à l’autre bout" désigne aussi le cordon d’herbe en tas formé par le mouvement de la faux.

Amasser : signifie à la fois étendre l’andain formé par le faucheur et, en retour plus tard dans la journée, l’action de ramasser l’herbe avec la fourche pour refaire des andains, puis des tas.

Attelles ou Estelles, en patois ételles : paire de manches en bois que l’on enfilait une fois à gauche puis une fois à droite dans le tour situé à l’arrière du char. On tournait un quart de tour à gauche, on changeait d’atelle de l’autre côté, et on recommençait. La corde de la perche passait dans ce tour et on pouvait ainsi tendre la perche et assurer la charge de foin.

Traîner le gros râteau : le râteau avait plus d’un mètre de large et des dents qui s’enfonçaient souvent dans le sol si l’inclinaison n’était pas bonne. Cette tâche était souvent confiée aux femmes et aux grands enfants. Pas facile et il fallait faire vite ! La ratelure devait partir avec le char ! Ce travail a donné l’expression « tirer le diable par la queue » !

Chopine ou roquille, ancienne mesure de vin.


Pour en savoir plus

consulter le char à échelles présenté par Vatré