Publié : 30 novembre

Les derniers sacrements

Les dries saicrements

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 30 novembre 2018

Les dries saicrements

Le méd’cïn aippue son vélo dôs l’ gros nouechie, â long di bainc laivou qu’ le pére ainmait taint s’ sietaie. Lai véye Léontine pairât ch’ lai pouetche, en saivates. Sai féye Dgèrmainne s’aictive en l’évie.

« Léchietes-me d’avô lu », dit l’ dottoé.

È n’ fait p’ grant dains lai tchaimbre di raincoiyou. « Cheuyètes-me djuqu’ dôs l’ nouechie », qu’è dit és dous fannes. Èlles ont d’vijè ç’ qu’èl é è yos ainnoncie.

—  I n’veus p’ y allaie poi quaitre vies. Vote hanne, Léontine, ât tot bout. Ç’ât lai fïn. È n’ vôs d’moére pus qu’è aidouchi ses dries môments. Coraidge ! »

Le méd’cïn paitchi, lai Léontine dit en sai baîchatte :

—  Dgèrmainne, è t’ fât tot comptant aiptchi l’ tiurie.

—  Oh, te sais, Mére, ci mâcraiyaint èt peus les tiuries…

—  Vai, qu’i t’ dis. Aittieuds !

Ïn quât d’hoûere aiprés, le tiurie ât li. « Léchietes-me d’avô lu », qu’è dit. È s’aittairdge voi l’ raincoiyou. Ât-ce qu’è s’rait en train d’ le conféssaie ?

—  I aî bèyie les dries saicrements, què dit en paitchaint. Çoli n’ peut p’ faire de mâ.

Léontine entre dains la tchaimbre ch’ lai pointe des pies. Son hanne doûe lai boûetche euvie. Èlle réchûe lai moitou di front.

Le tiurie r’vïnt l’ lendemain, èt peus d’ joué d’aiprés. Le pére vait de meus en meus. È s’ yeuve, se vêt, s’ bote è mairtchi. Â bout d’ènne snainne, è vait djuqu’â grôs nouechi, se sietaie chus son bainc. Le petou ât r’veni. Le méd’cin n’ât pus r’veni.

—  Vôs voites, Léontine, dit l’ tiurie, les dries saicrements, çoli n’ peut p’ faire di mâ.


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Les derniers sacrements

Le médecin appuie son vélo sous le gros noyer, à côté du banc où le père aimait tant s’asseoir. La vieille Léontine paraît en savates sur le seuil de porte. Sa fille Germaine s’active à l’évier.
« Laissez-moi seul avec lui », dit le docteur.

Il ne s’attarde pas dans la chambre du moribond. « Suivez-moi jusque sous le gros noyer », dit-il aux deux femmes. » Elles ont déjà deviné ce qu’il a à leur annoncer.

—  Je n’irai pas par quatre chemins. Votre mari, Léontine, est au bout. C’est la fin. Il ne vous reste qu’à adoucir ses derniers moments. Courage !

Le médecin parti, Léontine dit à sa fille :

—  Germaine, il te faut immédiatement avertir le curé.

—  Oh, tu sais, Maman, ce mécréant et les curés…

—  Va, je te dis, dépêche-toi !

Un quart d’heure plus tard, le curé est là. « Laissez-moi seul avec lui », dit-il. Il s’attarde longuement au chevet du moribond. Serait-il en train de la confesser ?

—  Je lui ai administré les derniers sacrements, dit-il en partant. Cela ne peut pas faire de mal.

Léontine entre dans la chambre sur la pointe des pieds. Son homme dort, la bouche ouverte. Elle éponge la sueur de son front.

Le curé revient le lendemain, et le surlendemain. Le père va de mieux en mieux. Il se lève, s’habille et recommence à marcher. Au bout d’une semaine, il va jusqu’au gros noyer et s’assied sur son banc. L’appétit lui est revenu. Quant au médecin, on ne l’a plus revu.

—  Vous voyez, Léontine, dit le curé, les derniers sacrements, cela ne peut pas faire de mal.