Publié : 8 janvier

Le dit du pétrin

Lai fôle d’lai mé

Bernard Chapuis

Lai fôle d’lai mé

Le Djosèt des Neus-Prés se dyait qu’è prés de cinquante ans, èl était grant temps po lu de sondgie â mairiaidge s’è v’lait aivoi des hèrties. Ç’n’ât p’ les soupiraintes qu’yi f’sïnt défât. È n’aivait p’ fâte de ritaie aiprés les baichattes, c’étaient les baichattes que yi ritïnt aiprés. Ç’ât que, cment çtu d’lai tchainson, èl aivait des étius, des tieres, ènne bèlle mâjon.
Dâli comment faire le bon tchoix. Èl aivait drassie ènne yichte d’ènne vïngtainne de djûenes fannes, totes pus bèlles l’ènne que l’âtre. Tchétçhe djoué, èl en éy’menait yènne. En lai fïn, è y en dmoérait quaitre ; è n’grôtait p’è pare sai déchijion.
Lai Rosa Fromond était ènne petète véye sains dents tote toûejue, tote coérbèe, piaiyie en dous chu son soûeta. Èlle riouquait tot le temps. Cés qu’en aivïnt pavou dyïnt qu’c’était ènne dgenâtche, qu’èlle aivait ïn gremoûere, qu’èlle micmaçhait d’aivô l’diaîle, èt qu’è faiyait s’en méfiaie. Ès dyïnt qu’èlle aivait fait è crevaie lai dgement fouxe di ptèt Çhailat. Le ptèt Çhailat, qu’ainmait meus sai dgement fouxe que sai fanne, en chtèrbé de tchaigrïn. D’âtres sôtnïnt qu’an était mâdjeûte envâ çte poûere véye ainonceinne. Ç’n’était p’ïn gremoûere qu’elle yéjait en ch’crèt, mains son gralie. Lai Rosa Fromond était ènne sïnte dgen, èlle ne d’maindait qu’è faire di bïn atoé d’lée. Ât-ce qu’èlle n’aivait eurvoiri ènne baichnatte qu’aivait bïn failli clapsaie. Èt peus taint d’âtres.
Le Djosèt des Neus-Prés s’en feut trovaie lai Rosa Fromond. De neût, po qu’an n’ le voiyeuche pe. Èlle en aivait chiquè des mairiaidges, çtée-ci ! Èt peus qu’aint t’ni. Le Djosèt n’était p’ le premie que vniait lai conchultaie. È s’ât empreussie de cheudre ses consèyes, èt peus è n’ s’en ât p’eurpenti.
Èl é aicmencie poi lai Maidelon, ènne souderâsse que fsait des béls oeils en tus cés soudaits di temps d’lai mob. È s’était entoélè lai main gâtche d’aivô des biantches baindes pitçholèes de roudge :
- Mon Dûe, qu’ât-ce que t’és fait, Djôsèt ?
- I m’seus fotu ïn sacré côp de chârpe ch’le peûce. Hyie lai vâprèe, en fsaint des féchïns dains l’ bôs.
- T’airais daivu allaie â méd’cïn, ou bïn â moins tchie lai soeur.
- Nian. Çoli veut s’eurvoiri. Ne t’en fais pe po moi. An m’é dit qu’ chu les bieûmures, è fârait y étalaie d’ lai pâte. Te sais, de cée que d’moére dains lai mé.
- O bïn, i t’en veus bïn trovaie. I ai fait â foué ci maitïn. Des rèchtes de paîte, i peus t’en bèyie taint qu’ te veus. Siete-te qu’i veus t’eurchiquaie ton baindaidge.
- Ç’n’ât p’ lai poéne. I veus le faire tot d’ pai moi. Bèye-me çte paîte dains ïn saitchat. Mit’naint, i veus t’ léchie, i aî encoé d’ lai bésaigne.
Le Djosèt soénné tchie lai Génie. Ènne sacrée tchomplèe, çtée-ci ! Les incoégnus que s’enflïnt dains sai maîj’natte poi la pouetche de tiaive n’y v’nïnt pe po djûere és câtches. Le Djosèt finiché dains son yét cment les âtres. È r’paitché â tchaint di pou d’aivô ïn saitchat d’ paîte qu’èl é fotu dains lai r’viere.
Èl en feut d’ meinme d’aivô l’Eulalie des tchevris. I n’en diraî ran d’ pus.
Ch’ lai yichte, è ne d’moirait pus qu’ lai Célina. « Ât-ce que çoli vât encoé lai poéne ? » se d’maindait ci Djosèt, ailédi po tot d’bon. « Aiprés tot, çoli ne cote ran d’épreuvaie. »
- D’ lai paîte ? yi dit çte Célina. I t’en bèyerôs bïn vlantie, mains è m’en encrât, i n’en aî pe.
- Poétchaint, t’és fait â foué ci maitïn.
- Aîye, cment tos les vardis. Aiprés, i nenttaye lai mé, le graittou, le crelat, lai poutratte èt peus tus les aijements. Raivoéte !
Le duemoène, di hât d’lai tchaiyiere de voirtè, not’ chire compyété dïnche ses ainnonces : « È y é promâche de mairiaidge entre le Djosèt des Neus-Prés èt lai Célina di Coénat. Se quéqu’un coégnât ïn empâtche, èl ât t’ni de m’ le faire è saivoi. »
Lai ruje de lai Rosa Fromond aivait maîrtchi.

Bernard Chapuis

Le dit du pétrin

Joseph des Prés-Neufs se disait qu’à près de cinquante ans, il était grand temps pour lui de songer au mariage s’il voulait avoir des héritiers. Ce n’étaient pas les soupirantes qui lui manquaient. Il n’avait pas à courir les filles, c’étaient les filles qui le poursuivaient. Car, comme le héros de la chanson, il avait des écus, des terres, une belle maison.

Dès lors, comment faire le bon choix ? Il avait dressé une liste d’une vingtaine de jeunes femmes, toutes plus belles l’une que l’autre. A la fin, il en restait quatre ; il ne parvenait pas à se décider.

Rosa Fromond était une petite vieille édentée, toute tordue, toute courbée, pliée en deux sur son bâton. Elle ricanait sans cesse. Ceux qui la craignaient disaient que c’était une sorcière, qu’elle possédait un grimoire, qu’elle commerçait avec le diable, et qu’il fallait se méfier d’elle. Ils disaient qu’elle avait fait crever la jument baie de Charlet. Celui-ci, qui aimait mieux sa jument baie que sa femme, en mourut de chagrin. D’autres soutenaient qu’on était injuste envers cette pauvre vieille inoffensive. Ce n’était pas un grimoire qu’elle lisait en secret, mais son bréviaire. Rosa Fromond était une sainte, elle ne demandait qu’à faire du bien autour d’elle. N’avait-elle pas guéri une fillette qui avait bien failli trépasser ? Et tant d’autres.

Joseph des Prés-Neufs s’en fut trouver Rosa Fromond. De nuit, de peur qu’on ne le voie. Elle en avait arrangé, des mariages, cette femme-là ! Et qui ont tenu. Joseph n’était pas le premier à la consulter. Il s’est empressé de suivre ses conseils, et il ne s’en est pas repenti.

Il a commencé par Madelon, une coureuse qui lorgnait les soldats durant la Mobilisation. Il s’était emballé la main gauche de bandages blancs maculés de rouge :
- Mon Dieu, qu’est-ce que tu t’es fait, Joseph ?
- Je me suis flanqué un méchant coup de serpe sur le pouce. Hier après-midi, en faisant des fagots dans le bois.
- Tu aurais dû aller chez le médecin, ou au moins chez la sœur garde-malade.
- Non. Ça va guérir. Ne t’en fais pas pour moi. On m’a dit qu’il faudrait étaler de la pâte sur les blessures. Tu sais, celle qui reste aux parois du pétrin.
- Des restes de pâte, je peux t’en donner autant que tu veux. Assieds-toi, que je t’arrange ton pansement.
- Ce n’est pas la peine. Je le referai moi-même. Donne-moi cette pâte dans un sachet. Maintenant, je te laisse. J’ai encore du travail.

Joseph sonna chez Eugénie. Une sacrée débauchée, celle-ci ! Les inconnus qui s’introduisaient dans sa chaumine par la porte de cave n’y venaient certes pas pour une partie de cartes. Joseph finit dans son lit comme les autres. Il repartit au chant du coq avec un sachet de pâte, qu’il balança dans la rivière. Il en alla de même avec Eulalie, dite l’Eulalie des cabris. Je n’en dirai pas davantage.

Il ne restait plus que Céline sur la liste.« Cela vaut-il encore la peine ? » se demandait-il, désabusé.« Après tout, ça ne coûte rien d’essayer. »
- De la pâte ? lui dit Céline. Je t’en donnerais bien volontiers, mais je regrette, je n’en ai pas.
- Tu as pourtant cuit ton pain ce matin.
- Oui, comme tous les vendredis. Après, j’ai nettoyé le pétrin, le racloir, le tamis, la spatule et tous les instruments. Regarde !

Le dimanche, du haut de la chaire de vérité, monsieur le curé compléta ses annonces ainsi : « Il y a promesse de mariage entre Joseph des Prés-Neufs et Céline Ducoin. Si quelqu’un connaît un empêchement, il est tenu de m’en informer. »

La ruse de Rosa Fromond avait réussi.

Bernard Chapuis