Publié : 5 octobre 2018

Le premier tracteur

Le premie tirou

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 5 octobre 2018

Le premie tirou

C’était ïn pô d’vaint lai dyiere de quaitouedge. L’Albert monté chu son vélo èt paitché en lai vèlle. Le tirou qu’èl aivait commaindè était li, d’aivô ènne remorque. Le gairaidgiste yi béyé dous trâs échpyicâtions, è cretché lai r’morque, y boté l’ vélo d’chu, boté en mairtche. L’Abert se sietait ch’ lai sèlle èt pregné tot fie le tch’mïn d’ l’hôtâ. En l’ècmence di v’laidge, è y aivait tote ènne rote de nitious qu’aittendïnt l’airrivèe d’ ci premie tirou. C’était ïn évén’ment, cment vôs peutes bïn craire.

L’Albert était ïn grôs paiyisain qu’aivait juqu’ li aidé aippyaiyie des tchvâs, en lai sayouse, en lai rét’louse, â tchie, â teurmé. Cés qu’ n’ aivïnt p’ de tchvâs aippyaiyïnt des vaitches, èt meinme des tchïns pour condure le laicé en lai fruterie.

—  Montèz, qu’Albert é dit és afaints. Montèz tus. Vôs sarrèz ïn pô.

Mila, son boûebe de heûte ans, ât montè chu l’ tirou, les âtres chu lai r’morque. Les dgens étïnt d’vaint yote poûetche po voûere çt’Albert d’aivô son tirou. Èl é fait trâs côps l’ toué di v’laidge. È s’ât râtè dôs les tyats di môtie po faire è déchendre les afaints.

—  Aidonc, vôs èz t’aivu di piaiji ?

—  Poidé ô, qu’ès en breûyè tus ensoènne.

È y aivait lai p’tète Claire, lai féye di régent. Le Mila yi d’mainde :

—  Cment qu’ te l’ troves, le tirou d’ mon pére ? Hein, qu’èl ât bé ?

Réponche d’ lai baîch’natte :

- Oh Dé nani, è n’ât p’ chi bé qu’ çoli. È feme cment lai boyvatte de Bonfô èt peus è schlingue pés qu’ïn creux d’ mieule.

Notes
le tirou, le tracteur
lai boyvatte de Bonfô, littéralement la brouette de Bonfol, nom donné au train à vapeur Porrentruy-Bonfol et qui dégageait un panache de fumée
è monté, è paitché sont des passés simples en – é ; il monta, il partit


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Le premier tracteur

C’était un peu avant la guerre de quatorze. Albert partit en ville à vélo. Le tracteur qu’il avait commandé était arrivé, avec une remorque. Le garagiste lui donna quelques explications sommaires, accrocha la remorque, y mit le vélo, mit le moteur en marche. Albert s’assit sur le siège et, tout fier, prit le chemin de la maison. Au début du village, une bande d’enfants attendaient l’arrivée de ce premier tracteur. C’était en effet un événement.

Albert était un gros paysan qui, jusque là, n’avait jamais attelé que des chevaux, à la faucheuse, à la râteleuse, au char, au tonneau à purin. Ceux qui n’avaient pas de chevaux attelaient des vaches, et même des chiens pour conduire le lait à la laiterie.

—  Montez ! dit Albert aux enfants. Montez tous ! Vous vous serrerez un peu.
Émile, son fils de huit ans, a grimpé sur le tracteur, les autres sur la remorque. Les gens se tenaient sur leur seuil de porte pour voir Albert et son tracteur. Il a fait trois fois le tour du village avant de s’arrêter sous les tilleuls de l’église pour faire descendre les enfants.

—  Alors, vous avez eu du plaisir ?

—  Et comment ! répondirent-ils en chœur.

Il y avait dans le groupe la petite Claire, la fille de l’instituteur. Émile lui demande :

—  Comment tu le trouves, le tracteur de mon père ? Hein donc qu’il est beau ?

Réponse de la fillette :

- Oh, Dieu que non, il n’est pas si beau que ça. Il fume comme le train de Bonfol et il pue, pire qu’une fosse à purin.