Publié : 28 novembre

Tout savoir

Tot saivoi

Jean-Marie Moine, Arc Hebdo novembre 2019

Tot saivoi

Ê y é ènne trentainne d’annèes, i ensoingnôs encoé en l’ Écôle d’ ïndgénieus di Loûeçhe. En ci temps-li, an èc’mençait d’aivoi des éyeuves que craiyïnt tot saivoi. Po épreuvaie d’ les aimoinnaie en ïn pô pus d’ hunmiyitè, i yôs chitôs ç’ qu’ é dit, ïn djoué, ç’t’ ïmpoétchaint gracque phoyojophe Socrate : « Lai seingne tchôje qu’ i sais, ç’ ât qu’ i n’ sais ran »
Ïn djoué, nôs aidmâttainnes ïn nanvé l’ éyeuve, ïn djûene hanne de Neûtchété, qu’ aiprés aivoi fait ses moyïnnes raicodjes en lai caint’nâ l’ écôle de Poérreintru, aivait èc’mencie
l’ EPFL. Èl était v’ni tchie nôs pochqu’ è trovait qu’ les raicodges è Lausanne étïnt trobïn tyioritçhes. C’ment qu’ è n’ en f’sait ran qu’en sai téte, i m’ seus dit qu’ è fayait épreuvaie d’ le faire è r’veni en d’ moiyoues dichpôjichions. I yi d’maindé d’réjoudre ïn tot sïmpye probyème laivoù qu’è fayait aippyiquaie l’ tyioréme d’ ci Pythagore. Ran è faire, è n’ é p’ saivu. Poûeres écôles d’ mon Jura qu’ i m’ seus dit ! L’ âtre djoué, i r’montôs tchie nôs dâs
l’ béche d’ lai vèlle d’ Lai Tchâ-d’ Fonds. I péssé vés ènne écôle d’ lai vèlle. C’ était l’ quât d’hoûere. Des afaints djuïnt dains lai coué. Ènne baîch’natte de quaitre è cïntçhe ans qu’ s’ aipp’lait Aiyiche, me môtré ïn boquat d’ feuyes qu’ èlle aivait fait. Oh ! qu’ i y’ dié, t’ és fais ïn bé boquat. Ât ç’ qu’ e t’ sais l’ nom d’ l’ aîbre que poétche ces feuyes ? Nian qu’ èlle me réponjé ! Èh bïn, qu’ i y’ dié : ç’ t’ aîbre s’ aippeulle ïn érâbye. Mains te sais, è y é brâment d’ soûetches d’ érâbyes. Ènne soûetche s’ aippeule l’ érâ-bye chucomôre. Ah qu’ èlle me dié, mon pére m’ é dit qu’ ç’ ât chus ç’t’ aîbre, qu’ ci Zachée qu’ était trop p’tét po voûere ci Djésus é graipoinnè. Èh bïn mai p’téte, qu’ i y’ dié, te coégnâs dj’ brâment d’ tchôjes, çoli m’ fait è piaîji. C’ment qu’ i vois qu’ t’ és tiuriouje de saivoi, i t’ veus encoé dire qu’ â Cainaida, les dgens faint di churop d’ érâbye. Moi, dûemoine péssè, i seus t’ aivu en lai fèrme di Cainai-da qu’ èlle me dié. I r’pregné : l’ Cainaida qu’ i djâse, ç’ n’ ât p’ ènne fèrme, ç’ ât ïn tot grôs paiyis d’ l’ Aimérique di Nord. Pe i crais qu’ po faire ci sirup, les dgens pregnant lai save
d’ ènne échpèche d’ érâbye que s’ aippeule érâbye è socre, pe qu’ ès faint è ébruss’naie ç’te save. Èlle ne piejé p’ le nord pe, en m’ teindaint ses feuyes, èlle me dié : èh bïn, fais-me di sirup ! Mains mai p’téte, qu’ i y’ dié, i n’seus dj’mais t’ aivu dains ci métirou pe bé paiyis
qu’ ât l’ Cainaida. Pe, i n’ sais p’ faire le sirup d’ érâbye. En sôriaint, èlle dié encoé : te n’ sais p’ tot faire ; ç’ ât dannaidge !
J.-M. Moine

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Il y a une trentaine d’années, j’enseignais encore à l’École d’ingénieurs du Locle. En ce temps-là, on commençait d’avoir des élèves qui croyaient tout savoir. Pour essayer de les ramener à un peu plus d’humilité, je leur citais ce qu’a dit, un jour, cet important philosophe grec Socrate : « La seule chose que je sais, c’est que je ne sais rien » Un jour, nous admirent un nouvel élève, un jeune homme de Neuchâtel qui, après avoir fait ses études moyennes à
l’ École cantonale de Porrentruy, avait commencé l’EPFL. Il était venu chez nous parce qu’il trouvait que les études à Lausanne étaient trop théoriques. Comme il n’en faisait qu’à sa tête, je me suis dit qu’il fallait essayer de le faire revenir à des meilleures dispositions. Je lui de-mandai de résoudre un problème tout simple où il fallait appliquer le théorème de Pythagore. Rien à faire, il n’a pas su. Pauvres écoles de mon Jura, me suis-je dit ! L’autre jour, je remontais chez nous depuis le bas de la ville de La Chaux-de-Fonds. Je passai près d’une école de la ville. C’était l’heure de la récréation. Des enfants jouaient dans la cour. Une fillette de quatre à cinq ans qui s’appelait Alice, me montra un bouquet de feuilles qu’elle avait fait. Oh ! lui dis-je, tu as fait un beau bouquet. Est-ce que tu sais le nom de l’arbre qui porte ces feuilles ? Non me répondit-elle ! Eh bien, lui dis-je : cet arbre s’appelle un érable. Mais tu sais, il y a beaucoup de sortes d’érables. Une sorte s’appelle l’érable sycomore. Ah, me dit-elle, mon père m’a dit que c’est sur cet arbre, que Zachée qui était trop petit pour voir Jésus a grimpé. Eh bien ma petite, lui dis-je, tu connais déjà beaucoup de choses, cela me fait plaisir. Comme je vois que tu es curieuse de savoir, je vais encore te dire qu’au Canada, les gens font du sirop d’érable. Moi, dimanche passé, je suis allé à la ferme du Canada, me dit-elle. Je re-pris : le Canada dont je parle, ce n’est pas une ferme, c’est un immense et beau pays de L’A-mérique du Nord. Et je crois que pour faire ce sirop, les gens prennent la sève d’une espèce d’érable qui s’appelle érable à sucre et qu’ils font évaporer cette sève. Elle ne perdit pas le nord et, en me tendant ses feuilles elle me dit : eh bien, fais-moi du sirop. Mais ma petite, lui dis-je, je ne suis jamais allé dans cet immense et beau pays qu’est le Canada. Et, je ne sais pas faire le sirop d’érable. En souriant, elle dit encore : tu ne sais pas tout faire ; c’est dommage.

J.-M. Moine