Par : Fleury LJ
Publié : 1er mars 2009

Bernard Chapuis, ma première maîtresse

Une nouvelle de Bernard Chapuis.

Mai premiere maîtrasse


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Èlle feut mai premiere maîtrasse. Pai lai cheute, i en é aiyu d’âtres, mains ne le rdites pe.

Maidaime. Ran que lée â vlaidge aivait drèt è ci titre. Les âtres aiduy’tes, l’eusaidge nos perméchait de les aipplaie pai yote ptét nom mains en les vôjaiyaint.

Èlle sembyait sains aidge, tote de noi vétie. De tos ses véyes éyeuves, tot piein sont moûes, et cés que survétchant aint bogrement dépéssè l’aidge qu’èlle aivait dâdon. Èlle portait ïn dvaintrie è bretèlles. Tchâtemps cment heuvie, ïn grand châle de laînne tieûvait ses épâles.

Ses pois, d’ènne soûetche de gris-bianc, étïnt chiquès en ïn gros tchignon rteni pai de londges épïndyes. Ènne vâprèe qu’èlle s’était endremie è son poulpitre, mai camrade de bainc, ènne baichnatte ïn pô tchulottèe aivô des mainieres que me bèyïnt bïn di tieusin, s’aippreutché de lée sains brut et, tot balment, y rtiré les dous londges épïndyes. Révoyie en réssâtant, mai maîtrasse scoué lai téte èt smové, cment ïn tchvâ â bené. Ses pois, sïndyulierement longs, s’étïnt tot comptant évoingnis chu son visaidge. Lée, que dâdon avait montrè l’imaidge d’ènne dgent bïn cment qu’è fât, nos sembyait tot d’ïn côp ènne dgenâtche. Ç’ât â moins ço que mai mémouere en è vadgè. Le tchignon vitment rchiquè, mai maîtrasse rtrové aichtôt son aipiomb.

Mains lai scéne nos aivait léchi ènne foûetche seinsâchion.
Dés côps, â cmencement de lai classe, lai maîtrasse raivijait les mains. Nôs péssïns dvaint ses eûyes de tchvatte, en lai quoue, brais tenjus, et nôs présentïns nos mains. En çtu que n’ les aivait p’totes nattes, èl môtrait sains ïn mot le poula et le saivon. Nos saivïns ce que çoli vlait dire.

Sai graiyaidge était des fins meux, ènne piéjïnte pentchie grèmoure, le nobye aindyais graiyaidge aivô ses pieins et ses déliès. Nos en graynïns les traits è lai cheute de ses môles dains de cés bieus yivrats è doubyes laingnes qu’èlle fsait vni dâ lai Librairie de l’Etat de Berne et qu’aivïnt ènne tâle de cartiul chu lai driere page, ci fameux livrat que nos rabâchyïns tchéque djo.

Nos graynïns aivô tcheusin, en cheuyaint l’ambrûe de lai main et en tchaintaint tus ensoène. Le copièt de lai lattre i és sentous di bontemps euvrait l’annèe d’écôle. I monte, i déchends, i vire, i bote ïn point. I monte, i déchends, i vire, i bote ïn point. Le rdyïndiat de l’alphabet s’éyevait dïnche cment ïn tchaint de môtie, s’étchaippait pai lai fnétre euvie, èt rendait bïnhay’rous les péssaints qu’aivïnt cognu le meinme prochédè ou bïn lai meinme maîtrasse. An dyait que le postie s’airrâtait ènne boussniatte po oûeyi.

Aivô le traivaiye des tchaimps èt peus pochque nos étïns bïn svent feû, nos n’mainquïnmes d’ambrûe. Potchaint, tiaind les pitchûres de l’heuvie nos f’sïnt dmoèraie en classe, lai maîtrasse djudgeait qu’è fayait nos faire è boudgi. Drassie è son poulpitre cment ïn capitaine chu le dvaint de sai nèe, èlle commandait lai manoeuvre : Les – p’téts – nains ! Et nos f’sïns troès côps le to de lai classe è creupetons, en s’béskéyaint èt peus en écâçhaint. Doujieme et drie évoingne : Les gé – ants ! Nos f’sïns troès âtres tos de l’âtre sens, en nos étiraint chu lai pointe des pies dvaint que de rtrovaie nos piaices et nos tabiattes.

Èlle n’aivait pe fâte de provaie son autoritè. Djemais i ne lai vis en graingne dains lai classe laivou s’péssïnt tot balment les houeres dains ïn aipaîji bouédjnaidge. Feû, èl vadgeait son p’tèt monde cment ènne dgerènne ses pussïns. Çtu qu’aivait envie de s’évadnaie, que tçherait è s’envoulaie, était braquement raipp’lè en l’ôdre. Lée, le pus svent aibiéchainne et douçatte, bèyait de lai voix et poyait dev’ni aidôjouse :

- Veux-t’bïn r’veni, p’tèt craipât !

Tiaind èl raicontait, nos étïns suchpendus è ses maîrmes. Ses étraindges fôles, aivô des mychtérieux couèyats èt peus des bredonnes bétes, nos raivéchïnt èt peus en meinme temps nos combyïnt de pavou. Èl saivait contaie aivô raimboiyaint.

Çte régente sains aidge dains ses foncies haiyons avait côtoyi dgenâtches, daimattes èt yutïns. Èlle aivait don vétchi ci temps laivou les rottes de loups aiffaimès s’aippreutchïnt des mâjons et mnaicïnt les afaints aittairdgis. Nos n’en dotyïns p’ïn môment èt peus sai rnammèe crâchait ès nos euyes ébabis.
Èlle feut vrâment mai premiere maîtrasse èt peus i n’seus p’chur d’en aivoi aiyu d’âtres.

Traduction en patois vadais par Denis Frund, 20.1.09


Ma première maîtresse

Elle fut ma première maîtresse. Par la suite, j’en eus d’autres, mais ne le répétez pas.

Madame. Elle seule au village avait droit à ce titre. Les autres adultes, l’usage nous autorisait à les appeler par leur prénom, mais en les vouvoyant.
Elle paraissait sans âge, toute de noir vêtue. De tous ses anciens élèves, beaucoup sont morts, et ceux qui survivent ont largement dépassé l’âge qu’elle avait à l’époque. Elle portait un tablier à bretelles. Été comme hiver, un grand châle de laine couvrait ses épaules.

Ses cheveux, d’un gris indécis, étaient réunis en un volumineux chignon retenu par de redoutables épingles. Un après-midi qu’elle s’était assoupie à son pupitre, ma camarade de banc, une fillette espiègle dont les audaces ne laissaient pas de m’inquiéter, s’approcha d’elle sans bruit et, délicatement, lui tira les deux longues épingles de sa coiffure. Réveillée en sursaut, ma maîtresse secoua la tête et s’ébroua, comme un cheval à l’abreuvoir. Ses cheveux, étonnament longs, s’étaient aussitôt répandus sur son visage. Elle qui, jusque là, avait incarné la rigueur, nous fit soudain l’effet d’une sorcière. C’est du moins l’image que ma mémoire fantaisiste en a gardé. Le chignon refait à la hâte, ma maîtresse recouvra bien vite sa dignité. Mais la scène nous avait laissé une forte impression.

Parfois, au début de la classe, la maîtresse inspectait les mains. Nous défilions sous son regard sourcilleux, en colonne par un, bras tendus àl’horizontale, et nous présentions nos mains. A qui ne les avait pas irréprochables, elle désignait sans un mot le robinet et le savon de Marseille. Nous savions ce que cela voulait dire.

Sa calligraphie était admirable, une élégante écriture penchée, la noble cursive à l’anglaise avec ses pleins et ses déliés. Nous en tracions les rudiments à la suite de ses modèles dans des cahiers bleus à doubles lignes fournis par la Librairie de l’Etat de Berne, et dont la couverture comportait en dernière page une table de multiplication, le fameux livret que nous rabâchions chaque jour.

Nous écrivions avec application, accompagnant le mouvement de la main d’une psalmodie collective. L’antienne du i aux élans printaniers ouvrait l’année scolaire. Je monte, je descends, je tourne, je mets un point. Je monte, je descends, je tourne, je mets un point. La mélopée de l’alphabet s’élevait ainsi comme un chant grégorien et, s’échappant par la fenêtre ouverte, comblait d’aise et de nostalgie les rares passants qui avaient connu la même méthode, sinon la même maîtresse. Le facteur, disait-on, s’arrêtait un instant pour écouter.

Avec les travaux des champs et les sorties fréquentes, nous ne manquions certes pas d’exercices physiques. Cependant, lorsque les rigueurs de l’hiver nous assignaient en classe, la maîtresse jugeait indispensable de nous dégourdir. Debout à son pupitre tel un capitaine à la proue de son navire, elle commandait la manoeuvre : Les pe – tits nains ! Et nous faisions trois fois le tour de la classe à croupetons, trébuchant dans les éclats de rire. Deuxième et troisième mouvement : Les gé -ants ! Nous effectuions trois autres tours dans le sens inverse, en nous étirant sur la pointe des pieds avant de retrouver nos places et nos ardoises.

Une autorité naturelle émanait de sa personne. Jamais je ne la vis en colère en classe où s’coulaient les heures lentes dans un bourdonnement serein. Dehors, elle veillait sur son petit monde comme une poule sur ses poussins. Celui à qui il prenait des envies d’évasion, un désir irrésistible de liberté, était brutalement rappelé à l’ordre. Elle, d’habitude affectueuse et douce, donnait de la voix et pouvait devenir agressive :

- Veux-tu bien revenir, petit galopin !

Quand elle racontait, nous étions suspendus à ses lèvres. Ses étranges histoires, où intervenaient héros mythiques et bêtes fabuleuses, nous ravissaient en même temps qu’elles nous glaçaient de terreur.Elle savait conter avec conviction. Cette régente sans âge dans sa livrée sévère avait donc côtoyé vouivres et gnomes, fées et lutins. Elle avait donc vécu ce temps où les meutes de loups affamés s’approchaient des maisons et menaçaient les enfants attardés Nous n’en doutions pas un instant et son prestige grandissait à nos yeux émerveillés.

Elle fut véritablement ma première maîtresse, et je doute en avoir eu d’autres.

Bernard Chapuis


Les textes pour impression

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B. Chapuis, Première maîtresse

L’enregistrement suivra.