Publié : 7 septembre 2018

Acariâtre

Mâlaimorè

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 7 septembre 2018

Mâlaimorè

An l’aippeule Dgenson poéche qu’è dit aidé : « Te vois cment les dgens sont… » Ç’ât Dgenson l’emmèrdou, ïn heurson que n’ainme pe les dgens. Po lu, les âtres sont des fâ-bigots, des lâdres, des mentous, des profitous, des faignants. Tus des peuris, safe lu. È r’nonde chu le s’raye, lai pieudge, le poétchou d’ lattres qu’é di r’taid, les files d’aittente dains les maigaisins. Èl était mairiè, sai fanne n’é p’ poéyu l’ suppoétchaie. Èlle ât paitchie sains léchie d’aidrasse. È n’ veut pus ran oûyi d’ son frére èt d’ sai bèlle-sœûr.

—  Te vois cment les dgens sont, qu’è dit. Yie, è pieuvait. I aivôs léchie mon pairaipieudge è l’entrèe d’ lai banque. Tiaind qu’i seus paitchi, è n’y était pus.

—  Çoli airrive bïn s’vent, è n’sie ran d’en faire tote ènne hichtoire.

—  L’âtre djoué dains l’ train po D’lémont. C’était le r’toué des étudiants. Pus ènne piaice. I aî fait tot l’ voiyaidge drassie. Te crais qu’ïn d’ ces biancs-bacs m’airait léchie sai piaice ? D’ mon temps… Et peus i n’ te djâse pe di brut.

Ét le voili r’paitchi dains ses compiaintes, qu’ les dgens sont métchaints, qu’an breuye des grôchiertès chus son péssaidge.

En travoéchaint lai vie sains raivoétaie, èl ât renvoichè poi ènne dyïmbarde. È finit és yurdgeinces. Ran d’ ailaîrmaint, trâs côtes fendurèes, ïn aitchaiye yuxè èt dous trâs érâfiures. An l’ont voidgè en
observachion. Lai premiere visite qu’è r’çit, ç’ât l’ dyïmbardou qu’é fait l’aiccreû bïn mâgré lu. È yi aippoétche ènne boénne botoiye.

—  Poétchèz-vôs bïn ! I r“péss”raî vôs voûere.

Le portabye soènne : des dgens prenyant des novèlles. Des méssaidges d’aimitie airrivant d’ poitchot.

La poûetche s’oeuvre. Ç’ât son frére èt sai bèlle-sœûr « Cment qu’è vait ? Dains l’ fond, te vois, les dgens, ès n’ sont p’ chi mâvais qu’te dis. »

yuxè, foulé

Mâlaimorè, acariâtre


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Acariâtre

On l’appelle Genson parce qu’il dit toujours : « Tu vois comme les gens sont… » C’est Genson l’emmerdeur, un hérisson irritable qui n’aime personne. Pour lui, les autres sont des hypocrites, des voleurs, des menteurs, des profiteurs, des paresseux. Tous des pourris, sauf lui. Il peste contre le soleil, la pluie, le facteur qui a du retard, les files d’attente dans les magasins. Il était marié, sa femme n’a pas pu le supporter. Elle est partie sans laisser d’adresse. Il ne veut plus entendre parler de son frère et de sa belle-sœur.

—  Tu vois comme sont les gens, dit-il. Hier, il pleuvait. J’avais laissé mon parapluie à l’entrée de la banque. Quand je suis parti, il n’y était plus.

—  Ça arrive bien souvent. Il n’y a pas de quoi en faire toute une histoire.

—  L’autre jour, dans le train pour Delémont, c’était le retour des étudiants. Plus une place. J’ai fait tout le voyage debout. Crois-tu qu’un de ces blancs-becs m’aurait cédé sa place ? De mon temps… Et je ne te parle pas du bruit.

Le voilà lancé dans ses complaintes, que les gens sont méchants, qu’on crie des grossièretés sur son passage.

En traversant la rue imprudemment, il est renversé par une voiture et finit aux urgences. Rien
d’alarmant, trois côtes fissurées, un orteil foulé et quelques éraflures. Il reste cependant en observation.
La première visite qu’il reçoit, c’est celle de l’automobiliste, auteur bien malgré lui de ce malheureux accrochage. Il lui apporte une bonne bouteille.

—  Bon rétablissement. Je repasserai vous voir.

Le portable sonne : des gens prennent des nouvelles. Des messages d’amitié affluent de partout.

La porte s’ouvre. C’est son frère et sa belle-sœur. « Comment ça va ? Dans le fond, tu vois, les gens, ils ne sont pas si mauvais que tu le prétends. »

Notes

ïn heurson n’est pas un ours, mais un hérisson ; se dit d’une personne irritable
yuxè, foulé