Publié : 8 mai

Son Ajoie

Son Aidjoûe

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 8 mai 2020

Son Aidjoûe

 soi d’ sai vétyaince, le Faustïn é l’aivéje de pare son soûeta èt vait s’sietaie chu ïn troca en l’ourèe d’ lai foérèt. È d’moére dïnche predju dains ses musattes.

Le paiyisaidge ât çtu qu’èl é toûedge coégnu, èt poétchaint que de tchaindgements ! Les tirous aint rempiaicie les aippiaiyaidges. Le Faustïn çhoûe les euyes èt se sovïnt. È s’ voit tiaind qu’è f’sait les voiyïns chu son p’tèt quart. Lai fanne était chu l’ tchie è étchiele. È yi péssait des feurchées de voiyïn bïn sat qu’èlle chiquait d’aidroit po n’ pe renvoichie. Ès n’aivïnt p’ piepe meinme de tchvâs. Èls aippiaiyïnt yos dous vaitches.

Dains son temps, an sayait tot en lai fâx, l’hierbe, le traye, le biè. Quaitre o cïntye sayous se cheuyïnt. En huvie, èls euvrïnt les vies d’aivô ïn poijaint triangle de bôs tyirie poi quaitre robuchtes dgements. D’ lai nadge, è y en aivait des moncés. Mit’naint, è n’y é meinme pus d’huvie.

Lai r’viere aivait des poûechons èt des graibeusses. Les afaints pâtchïnt des vairons. Mit’naint, lai r’viere n’é pus ne poûechons ne graibeusses. »

Le Faustïn ne comprend pus lai landye d’âdj’d’heû. Atoé d’ lu, è n’ trove pus niun po djâsaie patois.
« Qu’ât-ce qu’i fais encoé chu çte tiere ? » qu’è mairmeje. « L’Aidjoûe n’ât pus mon Aidjoûe. »
È n’é pus qu’ènne envietaince, qu’an l’enterreuche d’avô ses seuv’nis, ci, en l’ourèe d’ lai foérèt .

Notes
son p’tèt quart, ïn quart (de djouénâ), un quart de journal, soit 8 ares, mesure agraire locale.


Ecouter la chronique lue par Bernard Chapuis

info document -  MP3 - 4.7 Mo

Son Ajoie

Au soir de sa vie, Faustin a l’habitude de prendre son bâton et d’aller s’asseoir sur un tronc à l’orée de la forêt de la Voivre. Il y reste ainsi perdu dans ses pensées.

Le paysage reste celui qu’il a toujours connu, et pourtant que de changements ! Les tracteurs ont remplacé les attelages. Faustin ferme les yeux et se souvient. Il se voit en train de faire les regains sur son petit pré. Sa femme – Dieu ait son âme ! - se tenait debout sur le char à échelle. Il lui tendait des fourchées de regain bien sec qu’elle répartissait judicieusement afin d’éviter qu’il ne se renverse. Ils ne possédaient pas de chevaux et en étaient réduits à atteler leurs deux vaches.

De son temps, on fauchait tout à la faux, l’herbe, le trèfle, le blé. Quatre ou cinq faucheurs se suivaient. En hiver, on ouvrait les routes à l’aide d’un pesant triangle de bois tiré par quatre robustes juments. Il y avait alors des masses de neige. À présent, il n’y a même plus d’hiver.

La rivière avait des poissons et des écrevisses. Les enfants pêchaient des vairons. Maintenant, la rivière n’a plus ni poissons ni écrevisses. 

Faustin ne comprend plus la langue d’aujourd’hui. Autour de lui, il ne trouve plus personne avec qui parler patois.

« Qu’est-ce que je fais encore ici-bas ? » murmure-t-il. « L’Ajoie n’est plus mon Ajoie. »
Il n’a plus qu’un désir, qu’on l’enterre avec ses souvenirs, ici même, à l’orée de la forêt de la Voivre.