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Publié : 8 janvier

Lettre au père Noël

Lattre â pér’ Nâ

Bernard Chapuis

Lattre â pér’ Nâ

Dâ lai premiere s’nainne d’ l’aivent, tchie Mam’zèlle Ruth, lai maîtrasse des p’tèts, nôs
prépairïns fiebrouj’ment lai fête de Nâ. Çte régente aivait tot comptant dyaingnie nos tiûeres. Nôs en étïns tot fos. Nôs n’ l’ains dj’mais rébièe. Les sôlainnes vâprèes, Ruth nôs groupait devaint lée èt nôs f’sait raicoédgeaie les tchaints di programme. Èlle nôs aiccompaignait en lai guitare. Èlle djuait c’ment ènne artiste, si en crais mes seuv’nis.

Tchéque djouè, èlle prenyait è paît cés qu’aivïnt di mâ d’aippâre yote poésie èt les encoéraidgeait dgentiment. Èlle ne léchait niun d’ènne sens, tchéque éyeuve aivait son rôle dains les saynattes qu’ès djuerïnt en lai lôvrèe des poirents.

Bïntôt, les murs d’ lai classe feunes tyevris de dessins. Nôs décourïns les f’nêtres d’avô di paipie és bèlles tieulès qu’ léchait péssaie lai lumiere. Le soi, les vitraidges éçhairès poi dedains f’sïnt ïn tot bél effèt. Qu’nôs étïns fies !

Ïn maitïn, pô avaint le quât d’hoûere, èlle nôs aipp’lé voi lée. Çtu-ci aibaind’né son yivre, çt’âtre sai
sai peinture, ïn âtre encoé son djûe d’ cailcul. Èlle nôs f’sé sietaie en rond po djâsaie des crômas d’ Nâ. I n’saivôs p’ adonc â qué point mon p’tèt monde bïn frome, bïn chôtïn, d’vait bruchquement tchaivirie. Defeû, les grants tyats grimaçaints ch’couyïnt yos raims sains feuyes.

I étôs c’ment dains ïn sondge, chédut poi lai réchâle voix de Mam’zèlle Ruth. I n’ôyos pus ran de ço que se dyait ailentoué.
- Dites-me, qu’ât-ce que vôs voérrïns r’cidre è Nâ ?
Les afaints yevïnt l’ doigt en breûyaint : « Moi, moi, moi ! »
- Tchétçhun son toué. Dis-me, Ronald. Èt peus toi, Vanessa.
Damien, ïn grôs piein-d’sope ïn pô tôssaint nôs é fait tus è rire tiaind qu’él é dit qu’él aivait d’maindè ènne gagui.
- Ét poquoi nian ? nôs f’sé eurmaitçhaie Mam’zèlle Ruth. Coidgietes vôs !

Çoli n’était rân à long de ço qu’ m’aittendait. An oyait totes souetches d’envietainces. Des ènnes réj’nâbyes : ïn véyo, ènne montre. D’âtres airtchidôbes. Ci yutïn d’Alfred v’lait ènne
kalachnikov po allaie aissâtaie lai banque. Stéphanie ne v’lait ran, nian, ran di
tot. Èlle avait bïn prou dïnche. Ce feut mon toué :
- Èt peus toi, dis voûere, mon p’tèt Rémi, qu’ât-ce que t’aimerôs r’cidre è Nâ. Qué crôma ât-ce que t’és d’maindè ?
I réponjé sains vakyie :
- Ïn tchait.
Mes caim’rades s’ botennent è mairmejie. I oyé çhair’ment : « Ç’ n’ât p’ ïn vrai crôma, çoli. »
- Yè poquoi pe, dyé Mam’zèlle Ruth. Ç’ât crais bïn bredon, mains léchietes-le djâsaie. C’ment qu’ t’és fait tai d’mainde ?
- I ai graiy’nè ènne lattre.
- Èt aiprés, tai lattre, en tiu que t’ l’és envie ?
- En niun.
- C’ment çoli, en niun ? Qu’ât-ce que t’en és fait de çte lattre ?
- Hyie â soi, d’vaint que d’ me coutchie, i l’ai léchie ch’ lai tâle de neût. Ci maitïn, tiaind qu’i m’ seus
révoyie, lai lattre n’était pus li.
- Si comprends bïn, quéqu’un l’ai pris, ton pére o ïn ou tai mére.
- Euh … nian.
- Poquoi ?
- Mains poéche que … poéche que l’ pér’ Nâ n’é fâte de niun...

I n’aip’ poyu fini mai phrase. Tote lai rote s’ boté è crâlaie d’ rire. I les vois encoé s’ toûedre, s’ drassie, s’ rôlaie poi tiere. Ès s’écâchïnt, ès teûrpenïnt, ès breûyïnt, ès taipïnt di pie en dyaint âtye qu’i n’ comprenyôs pe. I n’ comprenyôs ran. I n’ comprenyôs piepe qu’ès s’ fotïnt d’ moi. È m’é faiyu di temps po compâre. Ç’ât qu’ dains mai téte, i n’ v’lôs pe compâre que ces écâçhèts, ces quoûey’libètes, ci tchairivairi, c’était moi.
- Hou, hou, è crait encoé â pér’ Nâ.

Quée deloûe tiaind qu’i m’ seus rendu compte. Ce feut ïn saicré côp, c’ment ènne laime que m’airait copè le çhoûçhe. Lai boènne Ruth, que n’ poyait p’ râtaie çte braîle, envié tot ci p’tèt monde â d’vaint l’heus. Èlle me voidgé â long d’ lée. I m’ raippeule qu’elle eut bïn di mâ è m’ raiss’nédi.
- Ne t’en fais pe, mon p’tèt Rémi. T’ veus l’aivoi, ton crôma po Nâ. Èt aivaint tus les âtres.

Ruth était ènne fèye de paiyisain. È yi feut aîgie de combyaie ma d’mainde. Le djoué d’aiprés, è mon révoiye, mai mére m’appoétché ïn graichoiu bisson, noi èt bianc, bôlè dains ïn p’nie. I aivôs compris.

Bernard Chapuis

Notes

solaint, solainne, fatigant, -e
des bèlles tieulès, de belles couleurs
chôtïn, protecteur
tôssaint, naïf, niais
vakyie, hésiter
ïn crôma, un cadeau
bredon, fantasque, original
graiy’naie, écrire
teûrpenaie, s’agiter
çte braîle, cette agitation

Lettre au père Noël

Bernard Chapuis

Dès la première semaine de l’avent, avec Mademoiselle Ruth, notre maîtresse de première année, une enseignante inoubliable, adorée, qui avait gagné naturellement notre affection, nous préparions activement la fête de Noël. Les après-midi de lassitude, Ruth nous groupait devant elle et, s’accompagnant de sa guitare dont elle jouait en artiste - c’est, du moins, le souvenir que j’en garde, elle nous faisait répéter les chants du répertoire. Chaque jour, elle prenait à part ceux dont la mémoire était récalcitrante pour mettre au point patiemment leur poésie. Personne n’était exclu des saynètes qui égaieraient la soirée des parents. Rapidement, les murs de la classe se couvraient de dessins. Nous décorions les fenêtres avec du papier translucide de couleurs vives. Le soir, les vitres éclairées de l’intérieur étaient du plus bel effet et suscitaient notre fierté.

Un matin, peu avant la récréation, elle nous appela auprès d’elle. Chacun abandonna qui son livre, qui sa peinture, qui son jeu de mathématique. Elle nous fit asseoir en cercle puis ouvrit la discussion sur le thème des cadeaux. J’ignorais à quel point mon univers clos et protecteur, rempart contre le monde extérieur, allait brusquement basculer. Dehors, les grands tilleuls grimaçants agitaient leurs rameaux nus. J’étais comme dans un rêve, bercé seulement par la voix douce de Mademoiselle
Ruth, et je ne prêtais qu’une vague attention aux propos échangés.

- Alors, qu’est-ce que vous souhaitez recevoir à Noël ?
Des doigts se levaient avec insistance : « Moi, moi, moi ! »
- Chacun son tour. Dis-moi, Ronald. Et toi, Vanessa.

Le gros Damien, affligé de surpoids, fit rire tout le monde en déclarant naïvement qu’il avait demandé une poupée. « Et pourquoi pas ? » remarqua Mademoiselle Ruth, qui imposa le silence. Ce n’était rien à côté de ce qui m’attendait. Les désirs exprimés étaient des plus variés, certains raisonnables, un vélo, une montre, d’autres totalement irréalistes. Alfred le déluré voulait une kalachnikov pour aller braquer la banque. Stéphanie ne voulait rien, non, rien du tout. Elle avait bien assez comme ça. Mon tour vint.
- Alors, dis-moi, mon petit Rémi, qu’est-ce que tu aimerais recevoir à Noël. Quel cadeau as-tu demandé ?
Je répondis sans hésitation :
- Un chat.
Un murmure parcourut le cercle. J’entendis distinctement : « C’est pas un vrai cadeau, ça. »
- Pourquoi pas, dit Ruth. C’est original. Laissez-le s’exprimer. Et comment as-tu fait ta demande ?
- J’ai écrit une lettre.
- Et ensuite, ta lettre, à qui l’as-tu envoyée ?
- A personne.
- Comment ça, à personne ? Qu’est-ce que tu en as fait, de cette lettre ?
- Hier soir, avant de m’endormir, je l’ai laissée sur ma table de nuit. Ce matin, quand je me suis réveillé, la lettre n’y était plus.
- Je suppose que quelqu’un l’a prise, ton papa ou ta maman.
- Euh … non.
- Pourquoi non ?
- Mais parce que … parce que le père Noël n’a besoin de personne …

Je ne pus terminer ma phrase. Toute la classe fut prise d’un hurlement de rire. Je les vois encore se tordre, debout ou roulés par terre, dans la lumière blafarde, s’esclaffer, s’agiter, crier, frapper du pied sur le sol en répétant quelque chose que je ne comprenais pas. Je ne comprenais rien. Je ne comprenais même pas qu’ils se moquaient de moi. Je ne le compris qu’au bout d’un certain temps.
C’est que, instinctivement, je refusais de comprendre que ces rires, ces moqueries, ce chahut, m’étaient destinés.
- Hou, hou, il croit encore au père Noël.

Quelle douleur quand j’ai réalisé ! Le coup brutal, aigu et profond, m’avait coupé le souffle. Incapable de contenir la houle, Ruth expédia ce petit monde turbulent en récréation et me garda auprès d’elle.
Elle eut, je me souviens, grand-peine à me consoler.
- Ne t’en fais pas, mon petit Rémi. Tu l’auras, ton cadeau de Noël. Et avant tous les autres.

Ruth était d’origine paysanne. Il ne lui fut pas difficile d’exaucer mon vœu. Le lendemain, à mon réveil, ma mère m’apporta un adorable chaton noir et blanc lové dans un panier. J’avais compris.