Publié : 3 juillet 2015

L’homo sapiens

L’homo sapiens

Jean-Marie Moine

Paru dans Arc Hebdo, juillet 2015

L’ homo sapiens

Pèrmâtes-me, po ïn côp, d’ bèyie ènne laitïne échprèchion â titre de ci patois l’ airti ! « Homo sapiens » n’ é p’ de frainçaise trâduchion. En patois, i airôs poéyu graiy’naie aissoidge l’ han-ne obïn encoé brâment d’ âtre tchôjes… . I vïns de r’yére daivô piaîji « Lai raînne que s’ veut faire âch’ grôsse qu’ le bûe » d’ ci Djeain d’ Lai Fontaine. Lai morèye de ç’te fâbye s’ aidrâs-se â boirdgèt que veut baîti c’ment qu’ les grôs s’gneûs, â p’tét prïnce qu’ é des ambaichai-dous, â maîrtçhis qu’ veut aivoi des paîdges. I crais bïn qu’ che âdjd’heû, ci Lai Fontaine eur-graiy’nait sai morèye, lai yichte des ait’nis dgens (personnes concernées) n’ airait’ p’ quâsi
d’ fïn. Vôs saîtes que mit’naint, l’ chaicro-sïnt prïnchipe d’ lai mondiâ sochietè, ç’ ât l’ égâyi-té. Lai fanne ât l’ égâ d’ l’ hanne : dâli, n’ ïmpoétche tiu peut mairiaie n’ ïmpoétche tiu ! Âtienne diff’reince non pus entre les afaints : an n’ ont pus fâte de botaie d’ notes ; les traivai-yes des éyeuves sont tus fram’dâbyes ! Mon Dûe, l’ écôle n’ é ran aiffaire qu’en des saivaints. Tot l’ monde défïnme dains tot ç’ qu’ è fait, é sait tot entrepâre, dains totes les évoingnes dains totes les scienches, dains n’ ïmpoétche qué dichipyine, bïn meu qu’ ces qu’ aint vétçhu d’vaint nôs… ! Dains les yeûjis (les loisirs), ç’ ât âchi l’ pairpèt : che les sïndges qu’ nôs dé-chendans, voiyïnt ces dgens riapaie (jerker en anglais), ès s’ dirïnt entre yôs : è bïn ces-li,
l’ traivaiye ne les é p’ brâment sôlè po trovaie yôte nonne d’ adjd’heû ! Enfïn, po étchaippaie en ç’te fâsse égayité qu’ empoûejene lai sochietè, tchétçhun se d’mainde ç’ qu’ è poérait bïn faire po qu’lai radio, lai télé, les feuyes paileuchïnt d’ son p’tét l’ embreuil. Des afaints vaint djainqu’ è s’ émeutch’laie (an ont vu çoli è Nûetchété è y é quéques djoués), d’ âtres vaint djainqu’ è tçhvaie… ! Çoli dépésse les boûenes. Ç’tu qu’ se cadge, que n’ dit ran, que cou-cheintât, ât tot sïmpyement ïn d’dôscôte-sannou (un hypocrite) ! Èl ât dev’ni pé qu’ ènne édjaichâle béte. Les hannes de boinne v’lantè (è y’ en é) sont meûtlès poi les politiquous tieûs’naints di qu’ ât-ç- qu’ an-veut-dire, poi les iconanmichtes po léqués l’ airdgent n’ é p’ de cheintou. Les hannes d’ nôte d’mé-bôle di nord sont tot prés, ch’ èls aigongeant yôte tch’mïn dains ç’te croûeye sen, d’ tçhittie note aictuâ hann’lâ l’ échpèche d’ aissadge l’ hanne, d’homo sapiens, po péssaie dains lai futu hann’la l’ échpèche de beûjons, en laitïn : homo non sapiens !

J-M. Moine

L’homo sapiens

Permettez-moi, pour une fois, de donner une expression latine au titre de cet article patois !
« Homo sapiens » n’a pas de traduction française. En patois, j’aurais pu écrire l’ homme sage ou encore beaucoup d’autres choses… Je viens de relire avec plaisir « La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf » de Jean de La Fontaine. La morale de cette fable s’adresse au bourgeois qui veut bâtir comme les grands seigneurs, au petit prince qui a des ambassa-deurs, au marquis qui veut avoir des pages. Je crois bien que si aujourd’hui, La Fontaine récrivait sa morale, la liste des personnes concernées n’aurait presque pas de fin.
Vous savez que maintenant, le sacro-saint principe de la société mondiale, c’est l’égalité. La femme est l’égale de l’homme : alors, n’importe qui peut marier n’importe qui ! Aucune différence non plus entre les enfants : on n’a plus besoin de mettre des notes ; les travaux des élèves sont tous formidables ! Mon Dieu, l’école n’a affaire qu’à des savants. Tout le monde excelle dans tout ce qu’il fait, il sait tout entreprendre, dans tous les arts, dans toutes les sciences, dans n’importe quelle discipline, bien mieux que tous ceux qui ont vécu avant nous… ! Dans les loisirs, c’est aussi le pire : si les singes dont nous descendons voyaient ces gens se trémousser (jerker en anglais), ils se diraient entre eux : eh bien ceux-là, le travail ne les a pas beaucoup fatigués pour trouver leur repas d’aujourd’hui ! Enfin, pour échapper à cette fausse égalité qui empoisonne la société, chacun se demande ce qu’il pourrait bien faire pour que la radio, la télévision, les journaux parlent de son petit nombril. Des enfants vont jusqu’à se mutiler (on a vu cela à Neuchâtel il y a quelques jours), d’autres vont jusqu’à tuer… ! Cela dépasse les bornes. Celui qui se tait, qui ne dit rien, qui consent est tout simple-ment un hypocrite. Il est devenu un horrible animal. Les hommes de bonne volonté (il y en a) sont muselés par les politiciens soucieux du qu’en-dira-t-on, par les économistes pour lesquels l’argent n’a pas d’odeur. Les hommes de notre hémisphère nord sont tout près s’ils continuent leur chemin dans ce mauvais sens, de quitter notre actuelle espèce humaine d’homme sage, d’homo sapiens, pour passer, dans la future espèce humaine de benêts, en latin : homo non sapiens !

J-M. Moine