Publié : 29 septembre

Le curé et le charretier

Le tiurie èt l’ tchair’tou

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 29 septembre 2017

Le tiurie èt l’ tchair’tou

Dains ç’ temps-li, an s’étchâdait encoé â bôs tot poitchot. Po la tiûere, è y fayait i n’ sais p’ cobïn de stéres. Ç’ât l’Amand di Coénat, ïn gros paiyisain, qu’était tchairdgi d’ voituraie ci bôs djuqu’en la tiûere. Po encoraidgi ses tch’vâs, è djurait c’ment ïn tchairtou. È n’ les triquait djemais, nian, mains è breûyait drie yos èt è dévidait ses litainies de sacrés vains dûes d’ nom de dûes. Ses tch’vâs en aivïnt l’aivéje. Ç’ qu’è poéyait breûyaie, çt’Amand, qu’ce feuche en lai tchairrue, ou bïn dains lai foérèt tiaind qu’è traînnait des grumes. Èt peus les tch’vâs, ces braves bétes, repaitchïnt tot ball’ment.

Ci djoué-li, donc, è livrait l’ bôs â tiurie. Lai tiure se drasse â long di môtie, ch’ le crât. Lai vie ât roide. L’Amand aivait ïn pô trop tchairdgie son tchairrat. Ses dous tch’vâs aivïnt bïn di mâ. Ès s’ râtainnent èt ne v’lïnt pus tirie. Le tiurie révoétait lai scéne dâ sai f’nétre. L’Amand l’é vu. Di côp, èl é r’teni se djurons mâgré lu. È d’moérait li, â moitan d’ lai vie, d’aivô son tchie èt peus ses tch’vâs. È s’ dyait en lu-meinme : « È veut d’moéraie encoé longtemps en sai f’nétre, not’ chire ? È fât qu’i livreuche mon bôs, cré nom d’ Dûe. I n’ai pe que çoli è faire. »

—  È n’ vai pe, Amand ? qu’ yi fait l’ tiurie.

—  S’ vôs n’étïns p’ li, è beûyie en vot’ f’nétre, çoli âdrait meu.

—  Èh bïn, Amand, fais c’ment si n’étôs p’ li.

Le tiurie s’ât r’tirie, èl é çhioûe sai f’nétre. L’Amand é égrenè ton son répertoire de djurons è en piedre le çhioûeche, èt peus les tch’vâs sont r’paitchis tot ball’ment, tot ball’ment.

Note

Cette chronique est inspirée d’une histoire parue dans « In bouquat d’ loûvrattes », recueil de textes en patois publié par l’Union des Patoisants en Langue romane, publié en 2002.


Ecouter la chronique lue par Bernard Chapuis

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Le curé et le charretier

En ce temps-là, on se chauffait encore au bois un peu partout. Pour la cure, il en fallait je ne sais combien de stères. C’était l’Amand du Coénat, un gros paysan, qui était chargé d’acheminer ce bois jusqu’à la cure. Pour encourager ses chevaux, il jurait comme un charretier. Il ne les frappait jamais, ça non, mais il tempêtait derrière eux et débitait ses litanies de sacrés vains dieux de nom de dieu. Ses chevaux en avaient l’habitude. Ce qu’il pouvait brailler, Amand que ce soit à la charrue ou en forêt quand il traînait des grumes. Et les chevaux, ces braves bêtes, repartaient d’un pas lent.

Donc ce jour-là, il livrait le bois du curé. La cure se dresse à côté de l’église, sur la colline. La route est raide. Amand avait un peu trop chargé son char. Ses deux chevaux avaient bien du mal. Ils s’arrêtèrent et refusèrent de tirer. Le curé regardait la scène de sa fenêtre. Amand le vit. Il retint ses jurons malgré lui. Il restait là, au milieu de la route, avec son char et ses chevaux. Il se disait à propos du curé : Est-ce qu’il va rester encore longtemps à sa fenêtre, celui-là ? Il faut que je livre mon bois, cré nom. Je n’ai pas que cela à faire. »

—  Ça ne va pas, Amand ? demanda le curé.

—  Si vous n’étiez pas là à m’épier de votre fenêtre, ça irait mieux.

—  Eh bien, Amand, fais comme si je n’étais pas là.

Le curé s’est retiré, il a fermé sa fenêtre. Amand a égrené son riche répertoire de jurons et les chevaux sont repartis de leur pas lent.


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