Publié : 20 avril 2018

La pierre à aiguiser

Lai piere è molatte

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 20 avril 2018

Lai piere è molatte

Ces paiyisains d’ Coéchèlle n’aint qu’ènne baichatte, lai Fifi, qu’é coiffè sïnte Tyaitrine. È péssè vingt-cïntye ans, èlle n’é touedge pe trovè d’ paitchi. Les djuenes fannes de son aîdge sont tutes mairièes. Les poirents s’ faint di tieusain. Tiu qu’ veut r’pâre lai fèrme aiprés yos ?

Lai mére yi consèye d’allaie dansaie en lai féte è Tchétchelvan, dés côps qu’èlle poérrait trovaie ïn aimoérou. « Mains, dit lai mére, te f’rés aittention. Ne dainse pe d’aivô n’impoètche tiu. Te sais, dains les boûebes, è y en é des bons èt peus des croûyes. Te tchoisirés ïn boûebe de poi chi, pe yun d’ Dèlle, que te f’rés des aivainces èt peus aiprés, que te léch’ré tchoére. Ço qu’è nôs fârait, ç’ât ïn paiyisain, ïn vrai, que poéyeuche s’otiupaie d’ lai fèrme. Ton pére prend d’ l’aidge. Èl airait bïn fâte d’ïn bâ-fieu. »

C’était l’ saim’di soi. Le dûemoène â maitïn, lai mére, courieuse, entre dains lai tchaimbre d’ lai baichaitte : « Aidonc, Fifi, c’ment qu’ ç’ât allè hyie â soi ? I t’ai entendu rentraie qu’è soénnait ènne houre d’ lai neût. »

—  O, mére. I ai dainsè tot l’ soi d’aivô l’ meinme.

—  Tiu, çoli ? Yun d’ pochi ?

—  I n’en sais ran. È n’ m’é ran dit qu’ son p’tèt nom. Djôsèt, qu’è s’aippele. Ç’ât ïn djûene hanne d’aidroit, ïn vrai paiyisain, è dairait pyaire â pére.

—  C’ment qu’ te sais qu’ ç’ât ïn paiyisain ?

—  Tiaind qu’ nôs dainsîns ensoènne, i ai senti qu’èl aivait sai piere è molatte dains sai baigatte.

Notes

Coéchèlle, Tchétchelvan, Courcelles, Courtelevant


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La pierre à aiguiser

Ces paysans de Courcelles n’ont qu’une fille, Fidélia, qui vient de coiffer sainte Catherine. À passé vingt-cinq ans, elle n’a toujours pas trouvé chaussure à son pied. Ses contemporaines sont toutes mariées. Les parents de Catherine se font du souci. Qui reprendra la ferme lorsqu’ils ne seront plus ?

Sa mère lui conseille d’aller danser à la fête de Courtelevant. Peut-être pourrait-elle y dénicher un amoureux. « Toutefois, dit lai mère, sois prudente. Ne danse pas avec n’importe qui. Tu sais, parmi les garçons, il y en a des bons et des mauvais. Tu choisiras un gars de la région, pas un de ceux de Delle, qui te fera des propositions et qui, ensuite, te laissera tomber. Ce qu’il nous faudrait, c’est un paysan, un vrai, qui puisse s’occuper de la ferme. Ton père prend de l’âge. Il aurait bien besoin d’un gendre. »

C’était le samedi soir. Le dimanche matin, lai mère, curieuse, entre dans la chambre de la jeune fille : « Alors, Fifi, comment c’est allé hier soir ? Je t’ai entendue rentrer, il sonnait une heure du matin. »

—  Oui, maman. J’ai dansé toute la soirée avec le même.

—  Qui donc ? Un de la région ?

—  Je n’en sais rien. Il ne m’a dit que son prénom. Joseph, qu’il s’appelle. C’est un jeune homme comme il faut, un vrai paysan, il devrait plaire à papa.

—  Comment sais-tu que c’est un paysan ?

—  Quand nous dansions ensemble, j’ai senti qu’il avait sa pierre à aiguiser dans sa poche.


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