Publié : 28 décembre 2015

Le taureau

Le toéré

Eric Matthey

Texte paru dans le n°32 / 2015 du bulletin de l’Union des Patoisants de Langue romande

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Le toéré

C’était ïn bé maitïn d’ècmencement d’herbâ. Lai campaigne était encoé môve de rosèe. Les vaitches, tondïnt lai couétche l’hierbe des tchaimpois et loûes tçhaimpainnes f’sïnt ènne bèlle dyïndye è traivie tote lai montaigne. L’ cie était tot bieû, lai lumiere était bïn natte et le r’dyaîd poétchait djunque tchu lai Fraintche-Comtè. Dôs les raimes des fiattes, çoli sentait bon les moûechirons è, poi chi poi li, les lôvrattes ainoncïnt lai fïn d’lai tchâde séjon.
Sait â dos et soûetat en lai main, tras l’hannes mairtchïnt dains ces bôs è ces tchaimpois. È y aivait l’ Pierat, l’ Djoset et pe l’Yâde. Èls aivïnt déchidè d’péssaie c’te bèlle djouénèe tchu les hâts di Val-de-Travers djunqu’d’lai sen de Mauborget tchie les Vaudois.

—  Vôs f’rèz d’soûetche de r’veni en oûedre en l’hôtâ ci soi !

qu’aivait dit lai fanne di Yâde qu’ saivait qu’son hanne aimait bïn boire son côp.

—  Poidé bïn chur, i voiraî meinme è t’raippoétchaie ïn p’tét l’âtche !

qu’yi aivait réponju c’tu-ci.

Les tras l’aimis djâsïnt djoiyousement en raicontaint des loûenes. Tchu yote péssaidge, les vaitches s’ratïnt d’maindgie, r’yevïnt lai téte et les cheûyïnt di r’dyaid d’aivo loues gros l’eûyes. Les pus curiouses, les dg’neusses, s’aippretchïnt, le cô tendu en soûeçhaint foûe. Pe épaivuries, ès r’paitchïnt en ritaint, lai quoûe en trompatte.
Aiprès aivoi traivoichè ïn ptét bôs d’piertches, èls airrivainnent dains l’tchaimpois d’Lai Thormande. Li ès s’ratainnent ènne boussiatte tchu ïn trontchat po maindgie in moéché et boire ïn bon côp d’bianc bïn frâs. Mains, â moment de r’paitchi èls ôyainnent drie ïn boûetchèt ïn breuyèt que n’diait ran d’bon. Nom d’mai vie ! C’était l’toéré d’lai fèrme d’Lai Thormande que voiyait tchu lai proûe et qu’le f’sait è saivoi. Nôs tras coéyats s’botainnent è mairtchi pus foûe voi lai dolaidge qu’ès çhoûejainnent tot comptant drie yos. Ïn po pus laivi, po se r’botaie d’ yot’ échmoûechion ès s’ratainnent en lai fèrme-cabairet d’Lai Combaz, poche qu’è fât dire qu’c’était l’houre d’l’ aipéro. Pe, en péssaint d’ènne péture en l’âtre, ès feunent è Mauborget voi médi. Li ès s’botainnent è tâle dvaint lai fèrme que f’sait aichbïn cabairet. Qu’è f’sait bon dôs les tyas è ravoétie l’paiyisaidge qu’s’étendait è loûes pies, tchu l’ cainton de Vaud, l’ lai d’ Nûetchété è pe les Alpes. È pe, l’ vïn était frâs, èl aiccompaignait bïn le tchaimbon, l’andoye è l’ fromaidge di père Simon. Lai pavou di toéré était rébièe !
Aiprès c’te boénne nonne ès f’sainnent quéques paitchies d’gréyes airrosèes bïn chur de quéques tchâvés d’bianc. Ès quaitre ès maindgeainnent encoé ïn bon fromaidge de tchievre d’aivo ïn d’mé de Bonvillard, dvaint qu’ d’allaie en l’étâle laivou qu’le père Simon traiyait ses vaitches. Li ès boyainnent ènne o doûes boénnes étçhéyattes de tève laicé bïn creimmou, pe çoli feut l’moment d’se r’botaie en mairtche tchu le tchmïn di r’toué. Le s’raye déchendait tot balement drie lai côte, è lai naiture s’aipparaiyait po lai neût tiaind les tras l’hannes airrivainnent voi le tchaimpois d’Lai Thormande. Not’Yâde qu’musait dj’ â toéré dâ l’dépait d’Mauborget dié :

—  Moi, ç’ât chur qu’i n’veus p’traivoichie c’te péture.

—  Te n’és p’fâte d’aivoi pavou, en c’t’houre les bétes sont en l’étale. D’âtre paît an ôt ne tçhaimpainnes ne baitchèts

qu’yi dié le Djoset.

Ç’ât dïnche tot grulaint qu’ci Yâde s’enfele dains l’péssou di mûe en lai cheûte d’ses dous l’aimis. Mains l’ poûere hanne n’était pe di tot raichurie. È révisait dvaint lu, drie lu, è gâtche, è drète pe è tendait l’araye taint èl aivait pavou de tchoire tchu c’te béte.
Tot d’ïn côp l’ voili qu’sent des gargoéyats dains son ventre. Sai painse d’vïnt d’pus en pus gonçhe. Po chur qu’è n’airait p’ dèvu boire tot ci tève laicé poi d’tchu taint d’frâs bianc vïn ! È sent sai tripaîye qu’se toûe. È s’tïnt lai painse des doûes mains en s’piaingnaint.

—  Qu’ât-ce que t’ès Yâde ?

—  I aî des tortoéyiats. Çoli m’dévoûere les entraîyes !

—  Vais t’solâdgie li drie ci boûetchet.

—  Aittentes-me !

È poinne ïnchtallè, aiccreupéchon è lai tiulatte béche, qu’é voit les dous âtres qu’se botant è ritaie è totes tchaimbes en breuyaint : « l’ toéré !… l’ toéré ! »
L’ Yâde tiudé tot comptant qu’le toéré y’ airrivait d’tchu. È raimaissé taint bïn qu’mâ ses tiulattes pe paitché c’ment ïn tchevreû feû d’son boûetchèt. È ritait en épreuvaint de r’montaie ses tiulattes di meu qu’è poyait. En l’ voyaint dïnche ritaie, l’ Pierat è l’ Djoset s’râtainnent po poyait rire è s’en décreutchie l’moére.
Poche que, c’ment vôs l’ès bïn d’vijè, d’ toéré, è n’y en aivait pe pus dains ci tchaimpois qu’ dains lai tiulatte di Yâde. Poi contre, dains lai tiulatte di Yâde, è s’y trovait ïn bé déjeûdge !

Mains èl ât vrâ qu’él aivait promis d’raippotchaie ïn p’tét l’âtche en sai fanne !

Les Foulets, le 15 de nôvembre 2002 Eric Matthey

Tradu d’aiprés ènne novelle de Jules Baillod.

Le taureau

C’était un beau matin de début d’automne. La campagne était encore toute mouillée de rosée. Les vaches tondaient l’herbe courte des pâturages et leurs sonnailles faisaient une belle musique à travers toute la montagne. Le ciel était tout bleu, la lumière était bien nette et le regard portait sur la Franche-Comté. Sous les branches des épicéas, ça sentait bon les champignons et, par ci par là, les colchiques annonçaient la fin de la chaude saison.
Sac au dos et bâton à la main, trois hommes marchaient dans ces bois et ces pâturages. Il y avait le Pierre, le Joseph et le Claude. Ils avaient décidé de passer cette belle journée sur les hauts du Val-de-Travers jusque du côté de Mauborget chez les Vaudois.

—  Vous ferez en sorte de revenir en ordre à la maison ce soir !

avait dit la femme du Claude à son homme qui aimait bien boire son coup.

—  Pardi bien sûr, je verrai même à te rapporter un petit quelque-chose !

lui avait répondu celui-ci.

Les trois amis parlaient joyeusement en racontant des gaudrioles. Sur leur passage. Les vaches s’arrêtaient de manger, relevaient la tête et les suivaient du regard avec leurs grands yeux. Les plus curieuses, les génisses, s’approchaient, le cou tendu en soufflant fort. Puis, effrayées, elles repartaient en courant, la queue en trompette.
Après avoir traversé un petit bois de foyards, ils arrivèrent dans le pâturage de La Thormande. Là ils s’arrêtèrent un moment sur une souche pour manger un morceau et boire un bon coup de blanc bien frais. Mais, au moment de repartir ils entendirent derrière un buisson un mugissement qui ne disait rien de bon. Nom de ma vie ! C’était le taureau de la ferme de La Thormande qui veillait sur le troupeau et qui le faisait savoir. Nos trois gaillards se mirent à marcher plus vite vers le clédar qu’ils fermèrent tout de suite derrière eux. Un peu plus loin, pour se remettre de leur émotion, ils s’arrêtèrent à la ferme-restaurant de La Combaz, car il faut dire que c’était l’heure de l’apéro. Puis, en passant d’une pâture à l’autre, ils furent à Mauborget vers midi. Là ils se mirent à table devant la ferme qui faisait aussi restaurant. Qu’il faisait bon sous les tilleuls à admirer le paysage qui s’étendait à leurs pieds, sur le canton de Vaud, le lac de Neuchâtel et les Alpes. Et puis le vin était frais, il accompagnait bien le jambon, la saucisse et le fromage du père Simon. La peur du taureau était oubliée !
Après ce bon repas, ils firent quelques parties de quilles arrosées bien sûr de quelques pichets de blanc. Aux quatre heures, ils mangèrent encore un bon fromage de chèvre avec un demi de Bonvillard avant d’aller à l’écurie où le père Simon trayait ses vaches. Là ils burent une ou deux tasses de lait tiède bien crémeux puis ce fut le moment de se remettre en marche sur le chemin du retour. Le soleil descendait tout doucement derrière la forêt et la nature se préparait pour la nuit lorsque les trois hommes arrivèrent près du pâturage de La Thormande. Notre Claude, qui pensait déjà au taureau depuis le départ de Mauborget, dit :

—  Il est sûr que moi, je ne traverserai pas cette pâture.

—  Tu n’as pas besoin d’avoir peur, à cette heure-là les bêtes sont à l’écurie. D’ailleurs on n’entend ni sonnailles ni potets

lui dit le Joseph

C’est ainsi que, tout tremblant, le Claude s’enfile dans le « passoir » du mur à la suite de ses deux amis. Mais le pauvre homme n’était pas du tout rassuré. Il regardait devant lui, derrière lui, à gauche, à droite et tendait l’oreille tant il avait peur de tomber sur cette bête.
Tout d’un coup le voilà qui sent des gargouillements dans son ventre. Sa panse devient de plus en plus gonfle. Pour sûr qu’il n’aurait pas du boire tout ce lait tiède sur tant de vin blanc frais ! Il sent sa tripaille se tordre. Il se tient la panse des deux mains en se plaignant.

—  Qu’est-ce que tu as, Claude ?

—  J’ai des tortillées. Ça me dévore les entrailles !

—  Va te soulager derrière ce buisson.

—  Attendez-moi !

A peine installé, accroupi et la culotte baissée, il voit les deux autres se mettre à courir à toutes jambes en braillant : « le taureau !… le taureau ! ».
Le Claude pensa tout de suite que le taureau lui arrivait dessus. Il ramassa tant bien que mal ses culottes et partit comme un chevreuil hors de son buisson. Il courait en essayant de remonter ses culottes du mieux qu’il pouvait. En le voyant courir ainsi, le Pierre et le Joseph s’arrêtèrent pour pouvoir rire à s’en décrocher la mâchoire.
Parce que, comme vous l’avez bien deviné, de taureau, il n’y en avait pas plus dans la pâture que dans la culotte du Claude. Par contre, dans la culotte du Claude, il s’y trouvait un beau désastre !

Mais il est vrai qu’il avait promis de rapporter un petit quelque-chose à sa femme !

Les Foulets, le 15 novembre 2002 Eric Matthey

Texte traduit ci-dessus en patois d’après une nouvelle de Jules Baillod.