Publié : 3 novembre

La chatière

Lai tchaitouere

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 3 novembre 2017

Lai tchaitouere

Le Djeannot des Grelats, l’hanne de lai Génie des dg’rènnes, feut, dains sai djûenaince, l’hannne le pus réchâle di Vâ. È quaitre-vingts, mâgré ènne vie de mijére, èl était encoé foûe c’ment ïn bûe. An l’ont bïn vu tiaind qu’èl é t’aivu sai puerésie. Aiprés dous mois d’ cheûffraince èt dous djoués d’ raincoillèt, son cô tenyait bon di temps qu’è rait’nait son aîme que n’ demandait qu’è s’envoulaie.

Tos les quâts d’hoûere, les voidjous se dyïnt : « Ci côp, ç’ât l’ bout. È veut bèyie le d’rie sôpi » Tiaind qu’ès craiyïnt oûeyi le drie çhoûeche, voili qu’ mon Djeannot des Grelats reuvrait les oeûyes, révijait les voidjous et yôs f’sait compâre qu’èl aivait soi.

Lai Génie des dg’rènnes envyé sai baîchatte tçhri l’ tiurie po yi bèyie le Drie-Sacrement. Le prétre se sieté en lai téte di yét èt s’ boté è prayie. Le Djeannot des Grelats qu’aivait eurcoégnu l’hanne en churpèye ne l’ tyittait pus des l’oeûyes.

Tot poi ïn bé côp, le prêtre senté qu’an l’ boussait di coutre. C’était l’ raincoiyou dains ïn pénibye éffoûe.

Le tiurie s’ béché èt yi d’maindé :

—  Vôs èz atçhe è m’ dire ?

Le véye yi bred’nait dains l’airoiye :

—  An ont rébyè d’eûvri lai tchaitoûere. Le tchait ne peut p’ rentraie èt mon âime n’ peut p’ s’envoulaie.

Lai Génie des dg’rènnes ritté rey’vaie çte tchaitoûere. Tiaind qu’ èlle euer’vïnt, le Djeannot des Grelats v’nait d’ paitchi. Lai Génie des dg’rènnes yi fromé les oeûy’es, s’échûyé les mains dans son d’vaintrie, et pré dans sa toubaquiere ènne prije de gros toubac qu’elle forré dains son nez.

D’après J. Surdez

Note

raincoillaie, râler ; le raincoillèt, le râle ; le raincoiyou, le moribond


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La chatière

Jeannot des Grillons, le mari d’Eugénie des Poules, fut, dans sa jeunesse, l’homme le plus robuste de la vallée. À quatre-vingts ans, en dépit d’une existence de misère, il était encore fort comme un bœuf. On l’a bien vu quand il a contracté sa pleurésie. Après deux mois de souffrance et deux jours d’agonie, son corps tenait bon et retenait son âme qui ne demandait qu’à s’échapper.

Tous les quarts d’heure, ceux qui le veillaient se disaient : « Cette fois, c’est fini. Il va rendre le dernier soupir. » Quand ils croyaient entendre le dernier souffle, Jeannot des Grillons rouvrait les yeux, regardait les veilleurs et leur faisait comprendre qu’il avait soif.

Eugénie des Poules envoya sa fille chercher le curé pour lui administrer l’extrême-onction. Le prêtre s’assit au chevet du lit et se mit à prier. Jeannot des Grillons reconnut l’homme en surplis et ne le quitta plus du regard.

Soudain, le prêtre sentit qu’on le poussait du coude. C’était le moribond dans un pénible effort.
Le curé se baissa et lui demanda :

—  Vous avez quelque chose à me dire ?

Le vieillard lui murmura à l’oreille :

—  On a oublié d’ouvrir la chatière. Le chat ne peut pas rentrer et mon âme ne peut pas s’envoler.

Eugénie des Poules courut relever cette chatière. Quand elle revint, Jeannot des Grillons venait de s’éteindre. Eugénie des Poules lui ferma les yeux, essuya ses larmes dans son tablier et prit dans sa tabatière une pincée de grossier tabac qu’elle fourra dans son nez.

D’après J. Surdez

Note

raincoillaie, râler ; le raincoillèt, le râle ; le raincoiyou, le moribond


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