Publié : 27 juillet 2018

Regret

È yi en encrât

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 27 juillet 2018

È yi en encrât

Le v’laidge é bïn tchaindgie. Laivou qu’è n’y aivait qu’ des pommattes, di biè, ou bïn des vaitches que paiturïnt, è y é mit’aint des hâtes mâjons qu’èls aipp’lant des blocs. Li-d’dains, ç’ât des dgens que n’se coégnéchant pe. Mon pére, s’è r’venyait, è n’ s’y r“trov”rait pus. Le Thomas èt sai fanne aint vendu yote grante ferme èt peus ès s’ sont inchtallès dains ïn d’ ces aippairtements. Ç’ât p’tèt, an manque de piaice èt peus ç’ât tchie. An s’y engnue, è n’y é ran è faire, pe de tçheutchi, pe d’ bétes è soingnie, meinme pe ïn tchïn o ïn tchait, ç’ât défendu poi l’ réglement d’ lai mâjon. Ès poérrïnt voidgeaie des cainairis en dgeôle, çoli n’ fait p’ de brut, mains çoli n’ les intérèsse pe. Le Thomas, ç’ n’ât p’ ïn yéjou. È pésse ses vâprèes chus l’ balcon èt trove le temps grant. Aidonc è beuye.

Les novés véjïns d’ l’âtre sens d’ lai vie sont des neu-mairiès. Çoli s’ voit. Ès sont follement aimoérous. Èt peus ès n’ se d’geinnant pe. È lai ch’moutse ch’ le balcon, è yi f’ait des aimiâl’ries, è yi fait des dous l’oeûyes. Le Thomas, çoli yi fait tot les tséyes, meinme s’è n’ veut p’ l’aivouaie. En sai fanne âchi çoli yi fait tot tchâd. Çoli yi raippele de seuv’nis.

—  Te vois, Thomas, c’ment qu’è fait, ci djûene hanne. Te poérrôs faire lai meinme tchose ? qu’èlle yi dit.

—  Mains, ç’ât qu’i n’ lai p’ coégnâs pe, lai véjine.


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Regret

Le village a bien changé. Là où il n’y avait que des pommes de terre, du blé ou des vaches broutant, il y a maintenant des immeubles locatifs. Les locataires ne se connaissent pas. Mon père, s’il revenait, ne s’y retrouverait plus. Thomas et sa femme ont vendu leur grande ferme et se sont installés dans un de ces appartements. C’est exigu, on manque d’espace, et en outre c’est cher. On s’y ennuie, il n’y a rien à faire, pas de jardin, pas de bêtes à soigner, même pas un chien ou un chat, c’est interdit par le règlement de la maison. Ils pourraient garder des canaris en cage, ça ne fait pas de bruit, mais ça ne les intéresse pas. Thomas n’est pas un lecteur. Il passe ses après-midi sur le balcon et trouve le temps long. Aussi, il épie.

Les nouveaux voisins en face sont des jeunes mariés. Cela se voit. Ils sont follement amoureux. Et ils ne gênent pas. Le jeune mari embrasse sa femme sur le balcon, la cajole, la dévore des yeux. Thomas reluque avec convoitise, cet amour démonstratif l’excite, même s’il ne veut pas l’avouer. Sa femme n’y est pas insensible non plus. Cela lui rappelle de tendres souvenirs. Elle suggère :

—  Tu vois, Thomas, comme il s’y prend, ce jeune homme ? Tu pourrais faire la même chose.

—  Mais c’est que je ne la connais pas, la voisine.