Publié : 24 octobre

Des mots ponts entre patois et germanismes

D’une langue à l’autre, les mots s’apparentent, se voisinent.


Bernard Chapuis écrivait ceci :

Paru dans LQJ du 9.12.2011 www.lqj.ch

Notre patois n’est pas coupé des autres langues vivantes. Le mot cratte, qui désigne la petite corbeille dont on se sert pour cueillir les fruits, notamment les cerises, se retrouve en allemand ( Kratten ) et en néerlandais ( Krat ). Il est encore d’usage courant dans le Jura.

Ènne cratte de ç’liejes, ènne cratte de moures, ènne cratte d’ambres (de cerises, de mûres, de framboises).

Ènne rotte est un attroupement, une bande, un troupeau, une horde (allemand : Rotte).

I aî vu ènne rotte de poû-sèyès.

Se botaie en rotte , c’est se rassembler. Le mot se trouve également dans l’ancien français. En revanche, d’moraie en rotte , c’est rester en panne.

Son tchie était trop tchairdgie, èl ât d’morè en rotte .

Son char était trop chargé, il est resté en panne.

Balai se dit écouve en patois et escova en portugais.

I ai trovè ènne boénne piaice , disait ce chomeur, i écouve lai coué .

Le taivin , le taon, qui importune les chevaux et contre lesquels on lutte avec de l’hoile de boc , c’est le tafano de l’italien. Quant à notre fier paon (italien : pavone ), il n’est plus en patois qu’un orgueilleux montre-tiu .


Entre le patois et les racines germaniques, les liens sont nombreux :

Situés à la frontière des langues, le Jura et plus particulièrement le Val Terbi. ont toujours connu des échanges de biens, d’animaux, de services, entre Burgondes et Alamans, entre Lotharingie et Germanie,, entre alémaniques et welsches.
Ils ont simultanément troqué des mots. Le patois jurassien de la grande famille de langue d’oïl a donc apprivoisé des mots devenus des ponts entre les deux mondes.
Ces procédés se retrouvent partout et témoignent de la vigueur d’une langue. Les Québecois ont assimilé en beurre de pinotes, le beurre de peanuts. Les échanges se font dans les deux sens, pensons à flirter qui vient de fleureter. Les Jurassiens ont créé Peuglise ou Beuglise, le fer à repasser, à partir de Bügeleisen. Les anciens fers à repasser étaient chauffés avec des braises, ils fumaient. Du coup, dans le vallon de St Imier, on a nommé Peuglise la première locomotive à vapeur !
Le Val Terbi recense de nombreux emprunts ou échanges germaniques. Dans une moindre mesure, c’est aussi le cas de l’ensemble des patois jurassiens, rappelons que l’administration de la principauté épiscopale était en majorité germanophone. Simon Vatré signale une multitude d’exemples.
De nombreux toponymes dérivent directement de l’allemand ou sont encore mentionnés en allemand.
Les exemples réunis ici ne sont pas exhaustifs, merci de nous signaler des compléments.
Ils ont été réunis grâce au concours de Bernard Chapuis BC, Simon Vatré SV, Jean-Marie Moine JMM, Simon Lutz SL.

Louis-joseph Fleury, Courchapoix, juillet 2014

Les propositions d’adjonctions ou de modifications sont à envoyer à fleurylj@provalterbi.ch

1) il ne faut pas confondre « allemand » et « germanique ». Beaucoup de termes bien français sont d’origine germanique, et non pas allemande. Bleu, blanc, rouge sont d’origine francique, comme des centaines de termes de la vie militaire, juridique et agraire.

Ceci vaut également pour nos patois ; fiatte/fuatte, épicéa, vient du germanique fiata et non pas de l’allemand fichte, par exemple. On peut multiplier les exemples… Nos anciens n’avaient pas besoin des Bernois pour savoir qu’une aimére ou une ambre désignait une framboise. Ce sont les Francs qui, comme souvent dans les termes relevant de l’économie rurale, leur ont prêté ces mots et non pas les Bâlois d’avant 1530 ou les Bernois d’après 1815.

2) il ne faut pas confondre patois jurassien et français régional. Du fait de l’immigration bernoise au XIXe siècle, de nombreux termes populaires du « Jura bernois » de l’époque ont emprunté à l’allemand ou au suisse allemand, comme farte, père, roestis, pommes de terre râpées (grablès en patois). Ces mots ne sont pas patois à proprement parler. Ils ne sont pas français non plus et, avant 1914, les élites jurassiennes s’alarmaient à juste titre de cet abâtardissement de la langue française, déjà marquée par une empreinte patoise assez forte : « une pomme comme ça grosse » etc, etc...

3) il ne faut pas généraliser l’usage d’emprunts à l’allemand ou au suisse allemand au XIXe ou XXe siècle de termes plus ou moins patoisés qui n’étaient compris que dans les zones de contacts immédiats (Moutier, Delémont, Val Terbi) mais pas à Soubey ou à Chevenez. Un kvére ne signifiait pas un fusil pour mon grand-père du Maira qui parlait plutôt de fie fûe ou… de fusil
Jean-Paul Prongué, juillet 2014
Ce travail ne signifie pas qu’un mot patois découle de l’allemand, du suisse allemand ou de l’alsacien.
Les racines communes sont à rechercher du côté du germanique ou du latin.
Ce tableau met simplement en évidence des similitudes
touetché, turten, torta

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