Publié : 16 juillet

Croisière sur la Coeuvatte

Croujiere ch’ lai Tieuvatte

Bernard Chapuis

Publié dans le Quotidien Jurassien le 16 juillet 2021

Croujiere ch’ lai Tieuvatte

Mon pére était blantchie. È tieujait tot son pain â fûe d’bôs. I n’en n’ai dj’mais maindgie d’ moyou.
Dains l’ chari, èl aivait botè d’ènne sens dous trâs véyes més po en faire di p’tèt bôs po allumaie l’ foué.

En l’écôle, Daime Emma, mai premiere maîtrasse, nôs djâsé di chyqu’ye de l’âve, d’ lai pieudge que forme les soûerches, des biefs, des r’vieres. « Çte p’tète Tieuvatte que pésse â pie d’ l’écôle èt qu’ n’é l’air de ran, èlle se tchaimpe dains l’ Aillainne, çtée-ci dains l’ Doubs, lu dains lai Saône, lai Saône dains l’ Rhône èt çtu-ci dains lai mèe. D’aivô ïn pô d’ tchaince, ènne gotte de lai Tieuvatte, aiprés ïn grant voiyaidge, finit dains lai Méditerranée. » Daime Emma me f’sait rêvaie, d’âtaint pus que mai Tieuvatte péssait drie tchie nôs, â long d’ note voirdgie. En lai cheuyaint, i poérrrôs airrrivaie en Camargue, â paiys des nois toérés èt des biancs tchevâs.

I péssôs tchéque djoué des hoûeres d’aivô ci Dédé di Coénat. Nôs étïns inséparâbyes. Nôs déchidains d’eurdjoindre lai mèe. Nôs botains chu lai r’viere ènne de ces véyes mé, nôs s’ sietans dedains tant bïn qu’ mâ. Le Dédé bousse d’aivô ïn soûeta, moi i raivoéte le lairdge, i seus l’caipitainne

La mé se pregnait dains les hierbes, s’ râtait contre les roétchats, è faiyait lai soy’vaie. Nôs l’ains aibaind’nèe èt peus nôs sons rentrès tot môs en l’hôtâ.

Notes
lai mé, le pétrin
lai mèe, la mer


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Croisière sur la Coeuvatte

Mon père était boulanger. Il cuisait tout son pain au feu de bois. Je n’en ai jamais mangé d’aussi bon.

Dans le hangar, il gardait quelques vieux pétrins en vue d’en faire du petit bois pour allumer son four.

À l’école, Madame Emma, ma première maîtresse, nous parla du cycle de l’eau, de la pluie qui forme les sources, des ruisseaux, des rivières. « Cette petite Coeuvatte qui passe au pied de l’école et qui n’a l’air de rien, elle se jette dans l’Allaine, celle-ci dans le Doubs, un affluent de la Saône qui se jette dans le Rhône et ce dernier dans la mer. Avec un peu de chance, une goutte de la Coeuvatte, après un long voyage, finit dans la Méditerranée. » Madame Emma me faisait rêver, d’autant plus que ma Coeuvatte passait derrière chez nous et longeait notre verger. En la suivant, je pourrais arriver en Camargue, au pays des taureaux noirs et des chevaux blancs.

Je passais chaque jour des heures avec mon copain Dédé du Coénat. Nous étions inséparables. Nous décidons de rejoindre la mer. Nous mettons un de ces vieux pétrins sur les flots, nous nous y installons tant bien que mal. Dédé pousse avec un bâton, moi je scrute le large, je suis le capitaine.

Le pétrin se prenait dans les herbes, se heurtait contre les grosses pierres, il fallait le soulever. Nous l’avons abandonné et nous sommes rentrés trempés à la maison.