Publié : 2 juillet

Amourette

Aimoératte

Bernard Chapuis, Ami du Patois, 20 avril 2020

Publié dans le Quotidien Jurassien le 2 juillet 2021

Aimoératte

È tyïnze ans, i tchoyé fô aimoérou d’ lai p’tète Suzon, ènne caim’rade d’écôle, bionde baich’natte que poétchait des trasses èt qu’aivait lai fidyure pitcholèe. I en rêvais lai neût, i aivôs graiy’nè son p’tèt nom d’aivô mon couté ch’ le grant fô en l’aicmence d’ lai foérêt. I étôs se dgeinnnè qu’i n’oûjôs lai raivoétaie, encoé moins yi aîdrâssie lai pairôle. Ci Dédé di Coénat èt peus moi, nôs étïns aidé ensoénne è djûere, è rôdaiyaie, è faire les cent côps. È m’dit : « Te dairôs yi djâsaie en çte Suzon. »
- I n’oûj’rôs.
- Te veus qu’i yi dyeuche ïn mot ?
- Çoli n’ te raivoéte pe.
- Te sais quoi, te dairôs yi faire ïn crôma, ènne breûy’rie, ïn p’tèt ran, quoi.

Le saim’di, lai Suzon f’sait l’ mairtchie d’aivô sai mére. È y aivait ïn mairtchaind d’ yaices que preposait des cornets de diff’reintes saivous, â citron, en l’orange, â m’lon.

- Vai y, ç’ât l’ bon môment, que m’ dié ci Dédé. Euffre-yi ènne yaice !
En tote tyute, i aitch’té deux yaices és daivaises, ènne po moi èt ènne po lée. Èt peus, ran d’ pus pressie que d’ lai redjoindre. È dous pas d’ lée, i m’ fais ïn traibeutchat èt i tchoé dains mes yaices. I me r’yeuve, le moére tot baîrboéyie. Lai Suzon ryait cment ènne dôbe. C’en feut fini d’ mes aimoérattes.

Note
pitcholèe, piquée de taches de rousseur
le grant fô, le grand hêtre
En tote tyute, en toute hâte


Ecouter la chronique lue par Bernard Chapuis

info document -  MP3 - 4.1 Mo

Amourette

À quinze ans, je tombai éperdument amoureux d’une camarade d’école, la petite Suzon, blondinette qui portait des tresses et qui avait le visage parsemé de taches de rousseur. La nuit, je rêvais d’elle. Avec mon couteau, j’avais gravé son prénom dans l’écorce du grand hêtre à l’entrée de la forêt. J’étais si gêné que je n’osais pas la regarder, encore moins lui adresser la parole. Dédé de la rue du Coénat et moi, nous étions toujours ensemble à jouer, à vagabonder, à faire les cent coups. Il me dit : « Tu devrais lui parler à Suzon. »
- Je n’ose pas.
- Tu veux que je lui dise un mot ?
- Ça ne te regarde pas.
- Tu sais quoi, tu devrais lui faire un cadeau, une bricole, un petit rien, quoi.

Le samedi, Suzon faisait le marché avec sa mère. Un marchand de glaces proposait des cornets de différentes saveurs, au citron, à l’orange, au melon.
- Vas-y, c’est le bon moment, me dit Dédé. Offre-lui une glace !

En toute hâte, j’achetai deux glaces aux myrtilles, une pour moi, une pour elle. Rien de plus pressé alors que de la rejoindre. À deux pas d’elle, je me fais un croche-pied et tombe dans mes glaces. Je me relève, le visage tout barbouillé. Suzon riait comme une folle. C’en fut fini de mes amourettes.